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La première défaite de la Commune

Le 3 avril 1871, des milliers de communards se dirigent vers Versailles où siège désormais l'Assemblée nationale dominée par les monarchistes. Les Fédérés croient partir pour une promenade militaire façon octobre 1789...

LE 18 MARS, Thiers ­ chef provisoire d'un gouvernement qui ne l'était pas moins ­ s'était enfui de Paris que sa tentative de récupérer les canons de Montmartre avait littéralement soulevé. Excellent historien de la Révolution, du Consulat et de l'Empire, il savait qu'il était inutile de vouloir s'opposer à une révolution en marche... dans l'immédiat. Il s'était installé à Versailles dans l'aile gauche de la préfecture : les monarchistes, majoritaires à l'Assemblée nationale, lui avaient signifié qu'il serait inconvenant qu'un petit-bourgeois parvenu réside dans les appartements du Roi-Soleil c'est-à-dire au Château. Treize jours s'étaient écoulés depuis ce départ à la sauvette, cette installation dans l'urgence dans ce que les députés appellent « le palais de la Présidence » et lui ­ ironique ­ « le palais de la pénitence ». Treize jours pendant lesquels Thiers n'a pas chômé. Debout dès 4 heures du matin, couché à minuit, ce vieillard de soixante-quartorze ans était entièrement tendu vers un seul but : mater par le feu et le sang ce que nombre d'historiens ont appelé par la suite « la première révolution socialiste de l'Histoire ». Et pour ce faire, il déployait une activité boulimique. A 4 h 30, sa toilette terminée, il s'en allait visiter les écuries du château : la passion du cheval... Brève promenade. Ensuite, de retour au « palais », il était rasé de près par son fidèle coiffeur Lonin qui ondulait au fer chaud sa célèbre houppette. Quelques instants plus tard, audition de sa police privée puis conseil particulier, mais un haut fonctionnaire pouvait très bien être tiré du lit sur les coups de 5 heures ! Travailleur acharné, cassant, sec, autoritaire, il faisait quelques brèves apparitions au théâtre du Palais où siégeaient les députés puis s'en retournait vers ses audiences et ses dossiers. A 13 heures, déjeuner frugal avec madame Thiers, sa soeur et sa mère : potage, rôti, croûton de pain avec confiture. Ce repas vite expédié, le redoutable vieillard retournait à ses affaires. Un chroniqueur de l'époque commentait ainsi l'activité du petit homme : « Thiers se sentait gouverner ; c'est tout ce qu'il aimait au monde ; il eût gouverné sur un volcan ». Et c'était vrai. Il avait commencé par garnir les trois routes principales menant de Paris à Versailles des premières troupes dont il disposait : la hantise d'une attaque-surprise des Fédérés. Il est incontestable qu'un coup de main de la part de ceux-ci immédiatement après le 18 mars aurait tout balayé. Mais la Commune de Paris avait laissé partir Thiers et les autres. Elle avait tenu à se préoccuper de ce qui lui paraissait essentiel après le dur siège de la capitale par les Allemands : donner du travail aux trop nombreux chômeurs, combattre la spéculation, organiser le ravitaillement et le rationnement, recouvrer les contributions directes exigibles, trouver de l'argent ­ la Banque de France consent une avance de deux millions et demi ­ s'attaquer aux deux grandes plaies de Paris : la prostitution et l'alcoolisme. Treize jours plus tard, la situation des Versaillais a changé du tout au tout. Thiers et Jules Favre ont arraché aux Allemands l'autorisation de porter de 40 000 à 80 000 hommes le maximum de soldats autorisés à être maintenus dans la région parisienne : une armée de guerre civile dont l'unique but sera de reprendre Paris à n'importe quel prix, une armée bien nourrie et bien payée. C'est pourquoi en ce 1er avril, à l'aube, Thiers concocte une dépêche officielle qui annonce le début des hostilités. Deux phrases-clés : « Les bons citoyens peuvent donc se rassurer et espérer la fin prochaine d'une crise qui aura été douloureuse mais courte (...). L'Assemblée nationale, serrée autour du gouvernement, siège paisiblement à Versailles, où s'achève de s'organiser une des plus belles armées que la France ait possédées ». Cette armée est destinée à mater une révolution qui, depuis le 18 mars, n'a pas tiré un seul coup de fusil ! Une révolution qui n'a pas à attendre de soutien des grandes villes de province dont les municipalités ­ généralement favorables à la Commune de Paris ­ ont été muselées par Versailles. Encore moins de la campagne qui lui est naturellement hostile. Le 29 mars, un débat ­ à distance totalement surréaliste ­ avait agité la Commune. Deux élus avaient proposé de proclamer la dissolution de l'Assemblée de Versailles. Un autre avait combattu cette proposition en ces termes : « Certes, l'Assemblée nous gêne mais il suffit de la sommer de s'éloigner, au nom de notre autonomie et sans sortir de nos attributions communales. » Edouard Vaillant, l'un des premiers grands leaders socialistes, avait conclu : « Il faut affirmer la révolution chez nous, de façon à forcer la réaction à l'attaquer, et alors nous serons forts ». Commentaire de l'historien Maurice Choury : « Thiers n'a pas besoin des conseils d'Edouard Vaillant pour pousser ses préparatifs d'offensive. » En effet, la « dépêche officielle » que Thiers adresse le 1er avril aux préfets est publiée le lendemain dans « L'Officiel » qui paraît à Versailles, signe explicite lancé aux « braves gens » qui attendent impatiemment que l'on écrase promptement la « populace » parisienne. Le 2 avril, dimanche des Rameaux, vers 8 h du matin, sous la pluie, deux colonnes versaillaises lancent une offensive en direction de Courbevoie. Pourquoi Courbevoie ? Parce que cette commune avait été occupée par les Fédérés dans de bien curieuses conditions. Georges Soria, auteur d'une monumentale Grande Histoire de la Commune, raconte : « Impatient de prouver ses talents militaires, croyant pouvoir rééditer la célèbre "promenade" du 5 octobre 1789 ­ celle qui avait vu le peuple de Paris ramener la famille royale dans la capitale ­ le général Bergeret, sans même prévenir le conseil de la Commune, n'avait rien imaginé de mieux que de s'engager par une journée grise et ventée sur la route de Versailles, avec une dizaine de bataillons de marche, sans appui de l'artillerie, sûr de bousculer les forces qu'il rencontrerait. » En fait, dès midi, les Versaillais reprenaient la caserne de Courbevoie, contraignaient les Fédérés, très inférieurs en nombre, à la retraite et donnaient immédiatement un aperçu de la manière dont ils allaient traiter les prisonniers en en fusillant cinq au pied du mont Valérien. A Paris, quand les premières ambulances amènent les blessés, c'est la stupeur. A 15 h, la commission exécutive de la Commune se réunit alors que dans la rue, l'indignation est à son comble et que partout l'on crie : « A Versailles ! A Versailles ! ». Les gamins chantent un refrain de circonstance : « Aux armes ! Allons à Versailles/Pour mettre au bout de nos fusils/Le petit Thiers et ses amis ». Edouard Moreau, membre influent de la Commune, écrit ce jour-là à une amie : « Nous partons pour Versailles, à bientôt, j'espère ». Au sein de la commission exécutive, deux tendances s'affrontent. Il y a d'une part les « généraux » Duval, Bergeret et Eudes et d'autre part les « civils ». Les premiers estiment nécessaire « de répondre aux voeux des bataillons massés dans toutes les grandes artères de la cité, et qui n'attendaient que le signal du départ. » Les seconds à l'inverse craignent « de jouer sur la seule carte de l'enthousiasme, non seulement l'avenir de la Commune, mais encore la vie de tant de braves défenseurs, dont le sang précieux pouvait être inutilement répandu. » Les « civils » sont majoritaires et ils arrêtent un certain nombre de décisions : demande aux chefs de corps d'un état détaillé des hommes et du matériel, remise en état des armes et des transports, approvisionnement, organisation de séances de tir, mise sur pied d'un corps de batterie d'artillerie. Tout ceci relève du bon sens le plus élémentaire mais dès cet instant la Commune étale les faiblesses qui vont la perdre : la perpétuelle lutte des pouvoirs de décision entre eux. Les « généraux » Duval, Bergeret et Eudes décident en effet « sans que la commission exécutive et encore moins la Commune qui, réunie le soir même, leva la séance vers minuit seulement eussent été averties » de déclencher une contre-offensive pour le 3 avril au matin. Or ces « généraux » n'avaient de militaire que le titre qui leur avait été décerné par... le vote des Gardes nationaux qu'ils étaient censés commander. D'expérience proprement militaire peu ou pas : seul Bergeret l'avait été avant de devenir placier en librairie et correcteur d'imprimerie ; Duval, blanquiste et membre de l'Internationale, était ouvrier fondeur ; Eudes, également blanquiste ­ l'un des meilleurs disciples de « l'Enfermé » ­ avait fait des études de pharmacie. Cela dit, leur plan n'était pas mauvais : il s'agissait de faire marcher sur Versailles trois colonnes. L'aile droite étant commandée par Bergeret et Flourens, le centre par Eudes, la gauche par Duval. L'exécution fut lamentable. Témoignages. Pour l'aile gauche : « Les ordres furent mal transmis, arrivèrent tard, si bien que les bataillons quittèrent leurs quartiers seulement à neuf ou dix heures ; les retardataires défilèrent jusqu'à minuit ». Maxime Vuillaume ajoute que, de surcroît, « l'intendance n'avait rien envoyé », Duval déclarant, superbe : « Nous déjeunerons à Versailles ». Pour l'aile droite, ce n'est guère plus convaincant. Edmond Lepelletier : « On eût dit une bande d'excursionnistes turbulents, se répandant gaiement et à l'aventure par la campagne, plutôt qu'une colonne d'attaque dirigée vers une formidable position à enlever (...). Cette bande désordonnée allait devant soi, sans méfiance comme sans précautions. Elle avait commencé à gravir les pentes du premier plateau et dépassé le mont Valérien quand, tout à coup, un éclair brilla puis le fracas du canon ébranla l'air. » Ce mont Valérien que, bien imprudemment, les Fédérés avaient laissé quasi abandonné et que les Versaillais avaient occupé. Or le mont Valérien constituait une position stratégique de premier plan entre Paris et Versailles. Et là ce fut la débandade dans les rangs des Fédérés refluant aux cris de « Trahison ! ». Ce plan merveilleux faillit pourtant réussir : à un moment de la journée, Flourens et Bergeret avec quelque cinq mille hommes arrivèrent jusqu'à Bougival. Or Bougival est situé à six kilomètres de Versailles ! Mais alors qu'à Versailles, nombre de députés préparaient dans l'affolement leurs bagages, Vinoy, commandant l'armée versaillaise, envoyait une dizaine de milliers de lignards, de gendarmes et de cavaliers mettre de l'ordre à Bougival. Et ce fut la débacle dont Bergeret sortit mortifié mais vivant. A l'inverse de Flourens, lâchement assassiné par un capitaine de gendarmerie, Desmaret, qui sera décoré de la Légion d'honneur par Thiers et terminera sa vie juge de paix. A l'inverse de Duval, battu à Châtillon, fusillé sans jugement sur ordre personnel de Vinoy. La « sortie torrentielle » voulue par les « généraux » de la Commune se terminait par une sanglante déroute. L'analyse de celle-ci « est une parfaite illustration de l'enthousiasme populaire, de la naïveté des communards et des contradictions au sein de la Commune » (Pierre-Henri Zaidman dixit).

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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BIBLIOGRAPHIE La Commune au coeur de Paris, Maurice Choury, Editions sociales, 1972. Grande Histoire de la Commune, Georges Soria, Livre Club Diderot, 1971. La guerre de 1870 et la Commune, Michel Lhospice, ...





CHRONOLOGIE Janvier 1871 : défaite des armées françaises face aux Prussiens. 28 janvier : capitulation de Paris. Armistice franco-prussien. 8 février : élection de l'Assemblée nationale. 17 février ...



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