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D'Annunzio entre en scène

Le 12 mars 1863 naît à Pescara Gabriele d'Annunzio. Écrivain et homme politique, chantre de la beauté et de l'héroïsme, il fit de sa vie un roman lyrique et créa une mystique dont hérita - hélas - le fascisme mussolinien.

« CEPENDANT que le soleil entrait dans le signe/du Bélier cosse-dur/et tandis que sur notre toit/passaient avec les brusques giboulées/de pollens de printemps », Donna Luisa de Benedictis, épouse de Francesco Paolo d'Annunzio, fils d'armateur et armateur lui-même, donnait naissance le 12 mars 1863 à un « petit bébé rose » que l'on prénomma Gabriel. Référence à l'archange ? Sans aucun doute. Le père du petit Gabriel était un gros homme, tyran comme pas un mais dont le fils ­ futur héros du grand opéra nationaliste italien des années 20 ­ écrira : « Il avait en moi, dès mes plus tendres années, une confiance si assurée que jusqu'au jour de sa mort je ne cessai de sentir vivante en lui ma racine. » Le « petit bébé rose » ne cessera de partager cette « confiance si assurée »... En attendant, il lui faut grandir (pas trop tout de même), apprendre à lire et à écrire un porte-plume attaché aux doigts ; servir la messe ; suivre les cours du collège Cicognini à Prato. La poésie le taraude dès l'adolescence : il publie son premier recueil de vers alors qu'il n'a que dix-sept ans. Puis un deuxième. Dans les deux cas, c'est le « tyran » qui a payé les frais d'impression de l'oeuvre...

Un petit bout d'homme à la tête frisée

A cette époque, on le décrit comme un « petit bout d'homme à la tête frisée » que l'on commence à fêter partout où il passe, à Florence puis à Rome où dès 1882 un banquet est organisé en son honneur. Car le petit d'Annunzio, rapidement chauve (comme César !), médiocrement beau, volubile et charmant, sait plaire et les salons romains se l'arrachent. Lui, de son côté, se bat en duel pour les beaux yeux d'une jeune et charmante duchesse d'origine française, Donna Maria Hardouin, et l'épouse quelques mois plus tard, en juillet 1883. C'est l'une des constantes du caractère de celui que l'on appellera plus tard « le Commandante » : il aimera toujours la France. En 1889, cet écrivain inlassable, ce causeur à la facilité déconcertante, à l'imagination débordante, au lyrisme étourdissant et à la mémoire prodigieuse, connaît le succès avec Il Piacere (Le Plaisir) qui deviendra ­ à sa demande dans la traduction française L'Enfant de la volupté. D'Annunzio campe alors un personnage de dandy romantique et méditerranéen adulé tel une sorte de lord Byron latin. Las, le Byron latin est obligé de faire son service militaire comme simple soldat, épluchant des pommes de terre et changeant des litières comme le premier bidasse venu. Mais tout ceci ne dure qu'un an et voilà notre héros « italien italianissime » reparti vers les sommets de la gloire littéraire. C'est un rude travailleur : il lui arrive d'écrire cinquante heures d'affilée, sans repos et sans sommeil, pour finalement tomber malade. Pour les uns, il est devenu le chantre des ivresses dionysiaques et de la religion païenne de la beauté et de l'héroïsme ; pour d'autres, il est avant tout le poète qui magnifie la forme, celui qui, dans une forme d'ivresse lyrique, célèbre la religion du geste, de la phrase, du décorum. En une fin de siècle passablement embourgeoisée, celui qui se veut héros romantique triomphe en France comme en Italie avec ses poèmes et ses grands romans : L'Innocent (traduction française : L'Intrus en 1891), Le Triomphe de la mort, Les Vierges aux rochers. Sans oublier quelque dix-sept pièces dont plusieurs sont présentées en première à Paris où il est plus applaudi encore que son Italie natale ! Mais la politique le titille et il se présente aux élections législatives en 1897 dans une circonscription rurale, celle d'Ortana a Mare. Au terme d'une fabuleuse campagne de... discours qui laissent ses auditeurs ­ paysans pour la plupart ­ pantois, il est élu et s'en va siéger à l'extrême droite, nimbé en France d'une auréole de « député de la Beauté ». Il se dit « individualiste à outrance, individualiste féroce » et le prouve un 23 mars 1900 au Parlement. N'admettant pas l'obstruction pratiquée par nombre de députés de Droite contre des mesures qu'il considère au demeurant comme« sordides », il quitte les bancs de l'extrême droite pour aller siéger à l'extrême gauche. Et s'en explique en ces termes : « Dans le spectacle d'aujourd'hui, j'ai vu d'un côté beaucoup de morts qui hurlent ; de l'autre, des hommes vivants et éloquents. Parce que je suis un homme qui pense, je vais du côté de la vie ». Pourtant, il avait toujours dit qu'il y avait entre lui et les socialistes « une barrière infranchissable ». Ses électeurs, peu à même de suivre les méandres de d'Annunzio, ne le réélisent pas quelques mois plus tard. La décennie qui va suivre sera celle du désenchantement. Après avoir vécu dans le faste de la villa de la Capponcina près de Florence, au milieu de ses lévriers, de ses chevaux, de ses meubles de musée, de ses tableaux rares et d'un personnel innombrable, le voilà en 1910 obligé de tout vendre pour payer ses dettes. Et puisque le gouvernement italien ne veut pas lui venir en aide, il quitte son pays pour aller s'établir en France. Il devient une des gloires du Tout-Paris mais c'est près d'Arcachon, dans une villa de location, qu'il écrit ses ouvrages en français. Les scènes parisiennes l'accueillent, Ida Rubinstein joue son Martyre de saint Sébastien. Bref, en 1913 il est partout, du Châtelet au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Parce que je suis un homme qui pense, je vais du côté de la vie

La guerre éclate. D'Annunzio, qui est à Arcachon, se précipite à Paris. Il veut être en première ligne, souffrir avec les Français quand ils reculent, se réjouir avec eux de la victoire de la Marne. Inlassable, il continue à écrire jusqu'au jour où il est question que l'Italie, elle aussi, entre en guerre contre l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne. Le 4 mai, il est à Gênes. Le lendemain, il prononce un discours enflammé à l'occasion de l'inauguration d'un monument : le départ des « Mille » partisans de Garibaldi pour la Sicile. Le 12, il est à Rome où une foule gigantesque est venue l'applaudir. Le 17, sur la balustrade du Capitole, il appelle une ultime fois le peuple aux armes. Le 24, l'Italie déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie et rompt ses relations diplomatiques avec l'Allemagne. Désormais, d'Annunzio va se taire. Alors qu'il a... cinquante-deux ans, il part au front, obtient du gouvernement d'être affecté à l'aviation : pas à l'état-major ni dans les bureaux, ni dans une quelconque mission d'inspection. Le poète est devenu aviateur, bombardier pour être précis. Il est conséquent avec lui-même : n'avait-il pas écrit trois mois auparavant que « le paradis est à l'ombre des épées ». Il se bat, courageusement, avec un mépris absolu du danger. Le 16 janvier 1916, il est blessé à bord d'un hydravion, perd l'oeil droit. Pour garder le gauche, il lui faut rester dans l'obscurité huit mois durant ; le temps d'écrire dans le noir, sans voir ni sa plume ni ses mains, sur des bandes de parchemin qu'on renouvelle sous ses doigts, une oeuvre qu'il intitule Nocturne. Dès septembre, il reprend les bombardements. Sa tête est mise à prix par l'ennemi. Il accumule les blessures : au poignet, à la jambe. Le 11 novembre, il mène un audacieux raid contre des navires ennemis à Buccari. Le 8 août 1918, avec huit grands avions, il survole Vienne qu'il asperge non de bombes mais de proclamations. Le voilà devenu héros national, médaille d'or militaire et... démobilisé. Pas pour longtemps. Car les lendemains de la guerre sont décevants pour une Italie considérée comme un vainqueur de second ordre par la France, l'Angleterre et surtout les Etat-Unis. Ces derniers refusent en particulier que Fiume, ville italophone mais dont l'arrière-pays est peuplé majoritairement de Slovènes, revienne à l'Italie. Dans la nuit du 11 au 12 septembre 1919, d'Annunzio à la tête de 287 volontaires fait une entrée triomphale à Fiume. La veille, il a écrit à Mussolini qui n'est alors que le directeur du journal La Gazzetta del Popolo mais avec lequel la rivalité est déjà vive : « Mon cher camarade, le dé est jeté, je pars. Demain, je prendrai Fiume les armes à la main. Que le Dieu de l'Italie nous assiste. Je suis fiévreux. Mais il n'est pas possible de différer. Encore une fois l'esprit domptera la chair misérable. » Le gouvernement italien a bien fait mine de s'opposer à l'expédition. Le général Pittaluga, commandant la garnison italienne de Fiume, a demandé à d'Annunzio de faire demi-tour, ajoutant : « J'ai ordre d'employer la force au besoin. » Réponse du poète-guerrier : « En ce cas vous avez deux cibles : ma médaille d'or et ma plaque de mutilé. Donnez l'ordre de tirer. » L'autre s'écarte. Le 12 septembre, à 18 h, devant les habitants de Fiume, d'Annunzio lance : « Fiume est comme un phare lumineux qui resplendit au-dessus d'une mer d'abjections (...). Moi volontaire, moi combattant, moi mutilé, j'en appelle à la France de Victor Hugo, à l'Angleterre de Milton, à l'Amérique de Lincoln et de Walt Whitman et j'interprète la volonté de tout le peuple d'Italie en proclamant l'annexion de Fiume à l'Italie. » Commentaire de Max Gallo : « Le premier pronunciamentio de l'après-guerre vient de réussir. La Marche sur Rome de Mussolini a trouvé sa préface, son exemple, son style. » En réalité, Mussolini n'est rien moins qu'heureux mais il lui faut, pour l'heure, faire semblant d'approuver et publier les messages du poète : « Mon cher Mussolini, j'ai tout risqué, j'ai tout donné, j'ai vaincu, je suis maître de Fiume... Si la moitié des Italiens avaient seulement l'esprit des Fiumains, nous serions les maîtres du monde. » Au passage, d'Annunzio fustige la mollesse de Mussolini, son absence d'engagement et de courage... L'autre ne le lui pardonnera jamais. Quelques mois durant, d'Annunzio exercera un pouvoir quasi absolu sur Fiume avec le titre auto-décerné de « Commandant de la Régence italienne du Carnaro ». Las, il lui faut le 31 décembre 1920 rendre Fiume en vertu du traité de Rapallo.

J'aime, d'un amour intellectuel, la France...

Mais plus d'une année durant, il aura transformé Fiume en une vaste scène de théâtre « où le nationalisme servait de décor et où d'Annunzio tenait le premier rôle », recevant les visiteurs les plus illustres de Marinetti à Marconi en passant par le célèbre chef d'orchestre Arturo Toscanini. Quatre ans plus tard, Fiume sera annexé par une Italie désormais fasciste et le 15 mars 1924 ­ manière de marquer l'événement ­ d'Annunzio fut fait prince de Montenovoso par le roi Victor-Emmanuel. Mais le Commandante n'avait pas participé à la Marche sur Rome de Mussolini, ne s'était rallié que du bout des lèvres au nouveau régime. Il s'était réfugié dans un mutisme hautain, n'en sortant que pour condamner l'assassinat du député socialiste Matteotti par des séides de Mussolini ou pour approuver les menées africaines de celui-ci. De sa propriété baroque du Vittoriale, près du lac de Garde, où il recevait de nombreux visiteurs, d'Annunzio, que Mussolini fait très étroitement surveiller, écrit de temps en temps au Duce. Quel que soit le sujet abordé, il ne s'embarrasse pas de clauses de style. Il ne se mêle guère des affaires de l'Etat italien, encore moins de questions de politique étrangère. Mais à l'automne 1933 lorsque Mussolini hésite entre les démocraties et l'Allemagne hitlérienne, le poète lui écrit une longue lettre où il écrit notamment : « J'aime, d'un amour intellectuel, la France (...) » ; et il conseille au Duce de « repousser fièrement ce manant d'Adolf Hitler avec son ignoble face barbouillée d'un lait de chaux indélébile (...) ». Las, d'Annunzio mourut le 1er mars 1938. Et Mussolini bascula totalement dans l'orbite du Fuhrer...

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 12 mars 1863 : naissance de Gabriele d'Annunzio 29 juillet 1883 : naissance de Mussolini 1880 : première oeuvre poétique de Gabriele d'Annunzio 1910-1914 : d'Annunzio en France 1919-1920 ...





BIBLIOGRAPHIE L'italie de Mussolini, 20 ans d'ère fasciste, Max Gallo, Perrin, 1982 L'Italie fasciste devant l'opinion française, 1920-1940, Pierre Milza, Armand Colin, 1967 Le fascisme italien, 1919-1945, ...



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