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RÉCIT DU MARDI 6 MARS Le complot du Champ-d'Asile

Le 8 mars 1815, à l'annonce du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, le général Lallemand tente un « pronunciamiento » militaire dans le Nord. Deux ans plus tard, Napoléon est à Sainte-Hélène et Lallemand veut l'en arracher.

L'ATTACHEMENT passionné de François-Antoine Lallemand pour Bonaparte date des journées de Vendémiaire, en 1795. Le jeune Messin qui s'était enrôlé trois ans auparavant dans l'artillerie légère, avait fait la campagne d'Argonne sous Dumouriez. La personnalité de Bonaparte l'enthousiasme : il décide dès lors de ne plus le quitter. Le voilà donc à l'état-major du jeune général corse, son aîné de huit ans seulement. Il le suit en Italie et sera présent à Rivoli le 14 janvier 1797. Il le suit encore en Egypte comme lieutenant des guides à cheval. Il le suit toujours lorsque Bonaparte revient précipitamment en France. Naturellement, il est présent lorsqu'il s'agit de faire basculer le Directoire et établir le Consulat. Bonaparte lui confie une mission à Saint-Domingue où il réside deux ans, les deux dernières années de domination française. En avril 1804, il revient par New York où il se marie avec une Parisienne (?) de seize ans, Henriette Roberjot de Lartigue. A son retour, il participe aux campagnes de la Grande Armée de 1805 à 1807, passant du grade de major des dragons à celui de colonel à Iena (14 octobre 1806).

Ce qu'il y avait de meilleur en lui... son idolâtrie fanatique pour l'Empereur

L'artilleur « léger » étant décidément devenu un cavalier impétueux, Lallemand passe en Espagne où il se distingue par nombre de charges victorieuses contre la cavalerie anglaise. Bonaparte devenu Napoléon le nomme alors baron de l'Empire en 1808 puis général de brigade de cavalerie en 1811. L'année suivante, ce sabreur intrépide bouscule de belle manière la cavalerie anglaise à Valencia de Torres (21 juin 1812). Mais l'on a besoin de lui ailleurs. La situation est grave au nord, à l'est. Bref, voilà le cavalier en 1813 en Allemagne, condamné à d'obscures tâches défensives dans Hambourg défendue par le corps d'armée danois commandé par Davout. Alors que Napoléon a abdiqué le 13 avril 1814, la place forte résiste jusqu'au 27 mai, date à laquelle Davout et Lallemand consentent à la livrer sur ordre de Louix XVIII en personne. Diables d'hommes !

Dans la foulée, Louis XVIII décore personnellement Lallemand de l'ordre de Saint-Louis (pour sa bravoure) et lui donne le commandement militaire du département de l'Aisne. Ce qui permet à notre sabreur de commencer à comploter avec ardeur en compagnie de son frère Henry Dominique, commandant de régiment d'artillerie à Douai, et les généraux Lefevre-Desnouettes et Drouet d'Erlon. Portrait tout en nuances d'un caractère passablement complexe : « Lallemand avait toutes les qualités militaires et peu de vertus civiles. Fastueux et toujours endetté, il considérait que le bien d'autrui lui appartenait d'abord par droit de conquête. Entreprenant, il n'était pas toujours d'une stricte droiture et ce qu'il y avait de meilleur en lui, était son idolâtrie fanatique pour la personne de l'Empereur. D'autres officiers de la Grande Armée lui étaient aussi dévoués. Aucun, avec une intensité telle, qu'elle était devenue comme une espèce de monomanie » (Maurice Soulié). Bref, lorsque Napoléon revient de l'île d'Elbe, Lallemand est naturellement prêt et avec ses amis ­ soutenus (?) par Fouché qui, en fait, joue sur tous les tableaux ­ il déclenche un « pronunciamiento » à partir de Lille, soulèvement qui finalement échoue ce qui a pour principal résultat de faire passer Lallemand de son commandement à la prison de La Ferté-Milon. Et tout aussi naturellement, l'un des premiers ordres de Napoléon arrivé enfin aux Tuileries est ainsi libellé en date du 21 mars 1815 : « Sa Majesté l'Empereur, donne l'ordre de mettre de suite en liberté MM. Les généraux Lallemand (...) et toutes les personnes qui ont été arrêtées avec eux ». Le 30 mars, le baron Lallemand est nommé lieutenant général commandant de l'armée du Nord puis se voit confier les chasseurs à cheval de la Garde. Trois mois plus tard, il est blessé à Waterloo. Début juillet, après la nouvelle abdication de Napoléon, il tente de convaincre celui-ci de se battre encore, de résister, surtout de ne pas se résigner. Il n'y a rien à faire. Alors Lallemand accompagne l'empereur déchu sur le Bellérophon, le navire anglais sur lequel Napoléon s'est rendu et qui vogue vers l'Angleterre. Le 29 juillet, c'est Lallemand qui reçoit le message destiné à l'Empereur : « Comme il peut être important que Napoléon Bonaparte soit prévenu qu'il doit être conduit à Sainte-Hélène, Sir Henry Bunbury est chargé de lui faire cette communication, et de lui signifier qu'il ne pourra amener que quatre personnes du nombre desquelles sont exceptés les généraux Savary et Lallemand ». La réputation du sabreur avait largement dépassé les frontières...

Lallemand, du moins, ne sera pas livré aux Bourbons dont un tribunal venait de le condamner à mort. Les Anglais l'internèrent à Malte avec Savary jusqu'en mai 1816, date à laquelle on leur annonça qu'ils étaient libres. Lallemand passe ensuite à Smyrne où il se querelle avec un officier de la marine royale ; se rend à Constantinople où il propose ses services au sultan ; puis à Téhéran où il fait de même auprès du Chah. Le tout, bien entendu, sans succès, la diplomatie des Bourbons s'attachant à dissuader les souverains sollicités. Lallemand décide alors d'émigrer aux Etats-Unis, destination qui ­ l'on s'en souvient ­ avait un moment tenté l'Empereur. Le choix n'était pas fait au hasard ! Il y avait à cette époque environ vingt-cinq mille Français aux USA : les uns émigrés pendant la Révolution, les autres fidèles à Napoléon, l'ensemble réparti entre New York, Baltimore, Philadelphie et Boston. Tout ce petit monde vivotait, exerçant de petits métiers ou donnant des cours de français. Quelques rares exceptions tentaient l'aventure du pionnier-cultivateur, sans grand succès.

Les généraux et officiers de la Grande Armée qui avaient réussi à échapper à la police de la Restauration, étaient plus particulièrement concentrés sur Philadelphie où résidait déjà dans le même quartier une importante colonie française. « Tous, fort pauvres, incapables de tenir avec suite aucun emploi qui pût les sortir de la misère, vivaient dans des pensions de famille ou des auberges dans lesquelles ils accumulaient des dettes, avec l'espoir d'un retour de "l'Autre" qui les ferait revenir en France, riches et glorieux ». Si « l'Autre » meublait leurs rêves, l'un de ses frères ­ Joseph, l'ex-roi d'Espagne ­, contribuait à renflouer leur bourse, lui qui s'était établi dans les environs de Philadelphie où il vécut d'ailleurs jusqu'en 1832 avant de s'établir à... Londres puis à Florence où il mourut.

Il y avait aux Etats-Unis environ vingt-cinq mille Français

Les réfugiés bonapartistes étaient étroitement surveillés par un ancien chouan, le baron Hyde de Neuville, ministre plénipotentiaire de France à Washington. Neuville passait son temps à envoyer des rapports alarmistes à leur sujet au duc de Richelieu, ministre des Affaires étrangères et des lettres fiévreuses au président des Etats-Unis qui lui faisait répondre que par la Constitution américaine, tous les citoyens avaient le droit d'exprimer librement leurs opinions. Néanmoins, le président Madison et Adams, son secrétaire d'Etat ­ soucieux de canaliser l'inactivité débordante des réfugiés ­ leur proposèrent alors « une occupation qui les fît vivre et en même temps, les éloignât, sous la forme d'une colonie agricole dans une partie encore à peu près sauvage de l'Etat de Mississippi ». Il y avait eu des précédents et autant d'échecs : une première colonie française, fondée en 1792 dans l'Alabama, s'était terminée par un scandale financier qui avait précipité la chute des Girondins à Paris ; une seconde en 1798, fondée par le vicomte de Noailles, avait également (mais honorablement) échoué. Se créa donc en 1817, une Société pour la culture de la vigne et de l'olive à l'ouest de la Floride, présidée par le frère du sabreur, également ex-général. C'est ce moment que choisit le sabreur pour débarquer aux USA, bientôt rejoint par deux serviteurs de l'Empereur, Rousseau et Archambault jeune, chargés d'une mission auprès de Joseph Bonaparte et plus particuliièrement de conter les souffrances de « l'Aigle enchaîné ». En s'ajoutant Lakanal, membre de l'Institut, également émigré, ces trois-là mirent au point une « Confédération napoléonienne ». Il s'agissait selon Neuville qui, dès septembre 1817 alerta le secrétaire d'Etat Adams, d'une conjuration visant à lever des hommes ­ des Bonapartistes naturellement ­ à travers les Etats-Unis afin de conquérir les provinces espagnoles du Texas, de faire proclamer Joseph Bonaparte roi d'Espagne et des Indes et de le faire résider à Mexico. Le plénipotentiaire disposait d'un certain nombre de documents authentiques démontrant que ce projet avait effectivement été conçu sous l'impulsion de... Lallemand, toujours Lallemand ! Subitement, plus personne n'entendit parler de la « Confédération napoléonienne » alors qu'il n'avait été question que de cela.

C'est que François-Antoine Lallemand, plus en forme que jamais, avait déjà mis au point un second projet. Un projet qui ­ dans un climat européen devenu subitement favorable à l'empereur déchu ­ n'était pas plus farfelu que celui d'une (peu) mystérieuse Association fraternelle européenne qui recrutait des navires destinés à l'enlèvement de Napoléon à Sainte-Hélène. Lallemand poursuivait le même but mais il imagina de reprendre l'ancienne idée de colonie agricole comme paravent d'une organisation militaire qui regrouperait tous les Bonapartistes se trouvant sur le territoire des Etats-Unis. L'emplacement choisi se situait près de la baie de Galveston, sur les bords de la rivière Trinité, dans l'Etat du Texas alors colonie espagnole, à proximité du repaire de la petite république corsaire de l'astucieux et très coopératif pirate Jean Lafitte.

100 000 francs au général Lallemand dont il aimait le feu sacré

A partir de décembre 1817, Lallemand commença à réunir à Philadelphie tous les réfugiés désireux de se battre pour l'Empereur et contre les Bourbons ; y ajouta des colons chassés de Saint-Domingue par la révolte noire ; baptisa la future colonie agricole le Champ d'Asile ; fit appel à des concours financiers européens (qui ne se dérobèrent pas : le souvenir de « l'Autre » toujours). Et l'on frappa une médaille représentant à l'avers un soldat laboureur et au revers un coq chantant. Tout un programme. L'installation se fit au début de l'année 1818 et se traduisit ­ curieuse colonie agricole ­ par la construction de quatre forts. Rapidement, il s'avéra que « les hommes de guerre ne sont pas faits pour les travaux de paix ». Lallemand passait son temps à recruter des aventuriers mexicains et texans pour lancer son expédition mexicaine. D'accord avec les Etats-Unis, l'Espagne envoya deux cents soldats pour les déloger. La colonie aurait pu se défendre avec succès ; elle ne le fit pas : les hommes ne rêvaient que de « l'Autre » et d'un retour vers la France. Lallemand s'en alla « chercher du secours ». Le Champ d'Asile se dispersa ; il n'avait pas duré quatre mois. Ce n'est pas lui qui délivrerait l'Empereur. Celui-ci mourut le 7 mai 1821 n'oubliant pas sur son testament tous ceux qui avaient imaginé ce projet fou : 100 000 francs au général Lallemand... dont il aimait le « feu sacré ». Lallemand continuera son errance ­ Londres, l'Espagne où il se bat avec les révolutionnaires, Bruxelles, la Nouvelle-Orléans jusqu'en 1830. La Révolution de Juillet balaie Charles X. Louis-Philippe rétablit dans leurs titres et leurs dignités tous les grands officiers de l'Empire. Lallemand est à nouveau là : membre de la chambre des Pairs et inspecteur général de l'infanterie (lui, le sabreur !), gouverneur de la Corse en 1838, il a la joie de présider la fête d'inauguration de la Maison de Bonaparte. Il meurt en 1839, un an avant qu'à Sainte-Hélène, le prince de Joinville, entouré de quelques autres glorieux anciens, vienne exhumer les restes de l'Empereur; un an avant qu'aux Invalides, le maréchal Bertrand annonce : « Messieurs ! L'Empereur ! ». Le destin...

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 1769 : naissance de Napoléon Bonaparte 1777 : naissance de François-Antoine Lallemand 1814 : 1re abdication de Napoléon 1815 : Cent-Jours 1818 : complot du Champ-d'Asile 1821 : mort ...





BIBLIOGRAPHIE Histoire et dictionnaire du Consulat et de l'Empire, Fierro, Palluel-Guillard, Robert Laffont, 1995 Autour de l'aigle enchaîné, Maurice Soulié, Marpon éditeurs, 1929 Mémoires de Marchand, ...



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