La guerre annoncée comme fraîche, joyeuse et brève durait depuis dix-huit mois. Le 21 février 1916 à 7 h 30, le « Trommelfeuer » de plus de mille canons allemands avait été déclenché. Il fallait « saigner » l'armée française...
QUELQUES JOURS avant d'être assassiné, Jean Jaurès s'était écrié devant les lycéens d'Albi : « L'humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement. » C'était un 31 juillet 1914. Trois jours plus tard, l'Allemagne déclarait la guerre à la France et le 4 août, les armées du Kaiser, violant la neutralité belge, fonçaient vers Anvers, Liège et Namur. Le chancelier allemand Bethmann-Hollweg a réglé cette question en une phrase : « La neutralité belge n'est garantie que par des « chiffons de papier. » Dès le 2 août, les Uhlans ont franchi les postes frontières en Lorraine. A Joncherey, près de Delle, une patrouille allemande a tué le premier soldat français, le caporal Peugeot, à dix kilomètres à l'intérieur du territoire français. A Lunéville, un avion allemand a lâché des bombes sur la ville. Le grand massacre peut commencer. Seule la quasi miraculeuse victoire de la Marne évite le pire dès les débuts de la guerre et… Verdun a servi de point d'appui à la manoeuvre qui l'a permise. Ensuite s'est installée une guerre d'un genre nouveau : la guerre « immobile » où l'on voit de part et d'autre les soldats s'enterrer dans des tranchées, d'abord sommaires puis de plus en plus profondes, de plus en plus élaborées mais non pour autant plus inexpugnables. Henri Barbusse : « On distingue de longs fossés en lacis où le résidu de la nuit s'accumule. C'est la tranchée. Le fond en est tapissé d'une couche visqueuse d'où le pied se décolle à chaque pas avec bruit, et qui sent mauvais autour de chaque abri… Je vois des ombres émerger de ces puits horizontaux de la tranchée, et se mouvoir, masses énormes et difformes, des espèces d'ours qui pataugent et qui grognent : c'est nous. » John Dos Passos : « Tout au long de ces entrailles irrégulières, dans l'argile fangeuse, étaient placés des hommes aux jambes et aux pieds énormes, à force d'être bottés de glaise, des hommes à la face gris verdâtre, couturée de rides par la tension continue, la peur de l'ennui, aussi défigurés que l'était le coteau balafré par les tranchées et les trous d'obus. »
Des espèces d'ours qui pataugent et grognent : c'est nous
Jean Giono : « Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur la capote des morts… Ils émergeaient des trous, paisibles, les mains posées sur le rebord, la tête couchée sur le bras. Les rats venaient les renifler… Quand l'aube n'était pas encore bien débarrassée, les corbeaux arrivaient à larges coups d'ailes tranquilles. » En décembre, le gouvernement et le Parlement sont revenus à Paris. Arrive 1915. Les mois coulent, inexorables et sanglants : en février-mars, offensive française en Champagne. Le 22 avril, premier emploi du gaz par les Allemands à Ypres. En mai-juin, nouvelle offensive française en Artois. En septembre-octobre, offensive en Champagne et en Artois. Il s'agit de reconquérir le sol national. Sur les sommets des Vosges, l'on se bat durement sur les pentes du Hartmannswillerkopf que les « poilus » appellent le Vieil-Armand et au sommet du Linge. Ferdinand Belmont qui va mourir là-haut un soir de décembre 1915, écrit quelques mois auparavant à ses parents : « Autrefois, il y avait des batailles ; entre les batailles on marchait, on se reposait. Maintenant, il n'y a plus ni batailles, ni trêves ; il n'y a que la guerre sans une minute d'arrêt, sans un pouce de terrain inoccupé. C'est le progrès qui veut ça. Il n'y a plus de stratégie, plus de combinaisons, plus d'habileté ni d'intelligence : il n'y a que de l'endurance, de la ténacité, de la patience et de l'obstination ».
Pendant ce temps, Verdun attend : le front s'est arrêté à 10 kilomètre au nord de la ville. Le soldat Belmont croyait, avant sa mort, qu'il n'y avait plus de stratégie ? Les états-majors en ont à revendre de part et d'autre. Du côté des Alliés - Français, Anglais, Italiens, Russes - la décision a été prise de lancer des offensives simultanées à l'est - le fameux « rouleau compresseur » russe - comme à l'ouest sur la Somme. Falkenhayn, généralissime de l'armée allemande, a lui aussi des fulgurances stratégiques : il est convaincu que la France est arrivée au bout de son effort militaire. Les Français sont tellement inconstants, n'est-ce pas ? Alors une offensive massive, brutale, précédée d'un « Trommelfeuer », un feu roulant intensif, permettra la rupture. C'est le secteur de Verdun qui est choisi parce que les stratèges allemands savent que les forts qui le tiennent, ne résistent pas aux gros obusiers de 380 et de 420. Et que l'état-major français a dégarni le secteur en prévision de son attaque sur la Somme. Dans ses Souvenirs de guerre, le Kronprinz - le prince héritier - écrit : « A la date du 8 février (1916), la mise en place du matériel était terminée dans ses parties essentielles ; les bois sont gavés à refus de batteries et de dépôts de munitions ». L'ordre du jour lançant l'opération « Gericht » (Jugement !) est adressé aux troupes allemandes dans la nuit du 11 au 12 février. L'objectif, c'est Verdun : « Après une longue période de défense, acharnée, l'ordre de sa Majesté l'Empereur et Roi nous appelle à l'attaque. Soyons pénétrés de la conviction que la patrie attend de nous de grandes choses. Il s'agit de montrer à nos ennemis que la volonté de vaincre est demeurée vivante chez les fils de l'Allemagne et que l'armée allemande brise toute résistance là où elle passe à l'offensive. Dans la certitude que chacun fera le maximum dans ce but, je donne l'ordre d'attaquer, que Dieu soit avec nous ». Fort heureusement pour les Français, le mauvais temps retarde le déclenchement de l'opération Gericht. Celle-ci s'appuie sur la Ve Armée allemande commandée par le Kronprinz. Elle comprend dix divisions face à trois divisions françaises. Surtout, les Allemands disposent d'une écrasante supériorité en matière d'artillerie : 1409 canons de tous calibres dont 733 pièces lourdes contre 281. S'y ajoutent 152 lance-mines et 850 pièces à tir rapide. L'historien Alain Denizot : « Le 21 février, à 7 h 15, la plus grande bataille de l'Histoire commence. Le Trommelfeuer, entendu à plus de 150 kilomètres, lamine les positions françaises avec ses deux millions d'obus. L'ouragan de fer et de feu dure jusqu'à 16 h ». Commentaire du Kronprinz : « A voir ce bombardement effrayant, nul n'aurait pu penser, que les tranchées françaises fussent encore tenues par un seul homme vivant. Il ne paraissait pas plus vraisemblable qu'un engin de guerre quelconque eût résisté à cette grêle de projectiles et fût désormais utilisable ». On comprend ce qu'il veut dire : là où les Allemands s'attendaient à une éradication totale de toute velléité de résistance, des hommes - en petit groupe ou seuls - s'obstinent à ne pas se rendre, prennent leurs armes, tirent sur l'ennemi, résistent jusqu'à la mort. Le « Phénomène Verdun » naît ce jour-là. « Ils ne passeront pas » et s'ils doivent passer grâce à leur écrasante supériorité en matière d'artillerie, il faudra que ce soit sur les cadavres de ceux qui défendent le sol de leur pays.
Pétain, déjà responsable de tout et n'ayant encore aucun moyen d'action
En cinq jours, du 21 au 26 février, les pertes françaises dépassent les 25 000 hommes. Le 25, le fort de Douaumont - pièce maîtresse du secteur fortifié de Verdun - est pris sans coup férir : le pont-levis était baissé et la porte du fort ouverte ! A l'intérieur du fort, il n'y avait pas la moindre unité d'infanterie et seulement quelque cinquante-sept artilleurs. L'état-major français pensait le fort hors d'atteinte d'une éventuelle offensive allemande... Le gardien de batterie (d'artillerie) Chenot était l'élément le plus gradé du fort. Dans une déclaration ultérieure, il racontait : « Lorsque je demandais des artilleurs pour servir les coffres, l'on me répondait qu'on m'en donnerait si la défense extérieure venait à être refoulée. Je n'ai vu venir personne (…) Il n'y avait pas d'officier dans le fort ; j'étais le plus élevé en grade. Les Allemands me désignaient, en effet, comme le commandant du fort mais je ne commandais rien du tout ». En Allemagne, les cloches se mirent à sonner ce jour-là : « Douaumont ist gefallen ! » Douaumont était tombé, « pris d'assaut » précisait le communiqué symétrique français lequel évoquait « une lutte acharnée autour du fort enlevé le matin mais dépassé l'après-midi » mais se gardait bien de préciser si le fort avait été pris ou non. Des deux côtés, l'on cachait la vérité : l'absence de combat - surréaliste dans le contexte général - pour les Allemands ; l'absence de résistance pour les Français. Les opinions publiques avaient besoin d'héroïsme et de morts ; pas question de leur proposer d'aussi évidents non-événements. D'ailleurs, c'est par une information suisse (!) que le gouvernement français apprit la nouvelle que l'état-major tenta par la suite de minimiser ou de travestir … Pendant ce temps, Joffre, général en chef de l'armée française, le vainqueur de la bataille de la Marne, réclame à cor et à cri Pétain.
L'ordre de sa Majesté l'Empereur et Roi nous appelle à l'attaque
Colonel quasiment à la retraite à veille de la guerre, celui-ci a fait montre de réelles qualités offensives depuis le début des hostilités. C'est donc à un spécialiste de l'offensive - devenu dans l'intervalle général - que Joffre va confier le soin de défendre Verdun, secteur clé du dispositif allié à l'ouest. Anne Roze, auteur des Champs de la mémoire : « Son chef d'état-major (de Joffre) est allé le chercher dans un hôtel parisien où il se trouvait en galante compagnie, et, au matin, après avoir reçu les consignes de Joffre, il prend la route de l'Est pour gagner le petit village de Souilly, sur la route de Bar-le-Duc à Verdun ». La carrière et le mythe Pétain commencent ce 25 février 1916. L'homme a soixante ans. Il est le premier des généraux français à avoir compris que « le feu tue » et qu'il faut que « l'artillerie conquiert et que l'infanterie occupe ». Il est aussi l'un des seuls qui a le souci de ménager la vie de ses hommes et c'est pourquoi, dès ce moment, il est l'objet de l'admiration du « poilu ». Le 26 février, Pétain « déjà responsable de tout et n'ayant encore aucun moyen d'action » est à l'oeuvre, bien qu'alité et souffrant d'une pneumonie ; cependant que le Kronprinz, s'apercevant que ses troupes, malgré des pertes importantes, n'arriveront pas à prendre Verdun en quelques jours - le but initial fixé - donne l'ordre de stopper l'offensive Gericht. Le premier holocauste de l'Histoire du XXe siècle ne fait que commencer.











