Le « nègre » écrit dans l'ombre, tandis que l'imposteur, celui qui signe le livre, se pavane dans les médias. Une affaire (de gros sous) qui peut mal se terminer…
LES « NÈGRES », puisque c'est ainsi que l'on appelle les plumes de l'ombre dans le monde de l'édition, font les beaux jours des best-sellers. Une comédienne, une présentatrice du journal télévisé, un homme d'affaires ont-ils la soudaine envie de s'épancher ? Qu'à cela ne tienne ! On fait se marier la vedette, qui défendra « son » livre dans les médias, et le « nègre », journaliste ou auteur lui-même, qui trouve là le moyen de mettre (souvent beaucoup) de beurre dans les épinards. À ce dernier de mettre tout son talent dans l'affaire, en échange d'un chèque et de son silence.
L'auteur à abattre
Mais le marché peut se retourner contre son commanditaire. Deux divertissements policiers font leur miel de ce retournement de situation. De Suisse, un certain Eugène, dont on comprend qu'il ait du mal à endosser son nom de famille (Ionesco), met en scène Pierre Larmant, un écrivain célèbre (Goncourt et tutti quanti) qui, en lisant son journal préféré (Le Temps), y apprend la mort de Joseph Geüz. Or, ce Geüz se trouve être le nègre de Larmant, celui qui, depuis trois ans, rédige en son nom, un feuilleton intitulé « Mange Monde », dont l'auteur supposé n'a jamais lu une ligne. Larmant, il est vrai, est occupé par l'oeuvre de sa vie : établir la durée de vie moyenne d'une idée qu'on a cru, au départ, éternelle (l'homme comme pure création divine, la femme n'ayant pas le droit de vote, etc.). Alors qu'il se demande comment il va prendre la relève de Geüz, il découvre, stupéfait, que le journal continue de publier des épisodes de « son » feuilleton, comme si de rien n'était. Il n'y aurait à cela qu'une seule explication : le nègre devait avoir un nègre ! Le vertige étreint Larmant. Et ce n'est, évidemment, qu'un début, puisque, lancé à la poursuite de ce fantôme d'écrivain, il va se retrouver confronté à un puzzle hitchcockien : de limier, il devient cible. D'auteur pacifique, il devient homme à abattre. Heureusement, « une faiseuse de ce qui lui plaît » l'attend à Zürich… « Mange Monde », le feuilleton, s'imbrique dans l'intrigue. Grignote la réalité qui est elle-même une fiction. La mise en abyme est brillante. Eugène s'amuse. Et nous aussi, gentiment. Les dialogues sont un peu paresseux, le pastiche légèrement indécis. N'empêche, la farce est grinçante et labyrinthique à souhait. Sur le même terrain, Jean-Pierre Gattégno fait figure de maître. Depuis « Neutralité malveillante » en 1992 et « Mortel Transfert », qui vient d'être adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix, il entremêle avec une rare jubilation les fils d'intrigues cruelles. La bassesse de l'homme le fascine, il en fait son beurre. Et, pour « Une place parmi les vivants », il a trouvé, en la matière, un terrain de choix : l'écriture. « Un art qui se respecte, écrit-il en quatrième de couverture de son roman, se nourrit du mensonge et de la trahison. On n'écrit rien d'honorable sans poignarder dans le dos. »
Les voleurs d'histoires
Il veut rendre un hommage « aux voleurs d'histoires », ceux qui, dépassés par leurs propres rêves (la gloire, la reconnaissance, l'amour) sont, véritablement, prêts à tout. À tuer (ou à faire croire que) si nécessaire. Ses deux « scélérats », tous deux en quête de gloire littéraire, se nomment Joseph Archimboldo, héritier presque malgré lui d'une grosse fortune, et Ernest Ripper, auteur de romans sentimentaux. Joseph serait le tueur en série qui terrorise le nord de Paris. Il aimerait faire un livre de son magnifique (sic) personnage… et fait appel à Ernest pour accoucher de cette merveille. Impossible de dévoiler ne serait-ce qu'un centimètre d'argument supplémentaire, sous peine de faire s'écrouler une ébouriffante construction. Un somptueux trompe-l'oeil, qu'arpentent de croustillantes créatures, parsemé de multiples clins d'oeil qui vont jusqu'à l'auto-citation (« Mortel Transfert », p. 138). On aura une dernière pensée pour Célestine, la veuve au caveau, et pour Samuel, le paralysé pensant, qui, d'une certaine manière, font le jeu (et l'émotion) de cette fête littéraire.
DÉCOUVRIR « Mange Monde », Eugène, éditions de L'Aire, 237 p., 116 F. « Une place parmi les vivants », Jean-Pierre Gattégno, éditions Calmann-Lévy, 240 p., 98 F. « Mortel Transfert » de J.P. Gattégno vient d'être réédité au Livre de Poche, 256 p., 33 F.
N'empêche, la farce est grinçante et labyrinthique à souhait.
Eugène (Ionesco, celui qui vit - ci-contre) et Jean-Pierre (Gattégno, celui de « Mortel transfert » - ci-dessus) éclairent à leur manière le travail des écrivains de l'ombre...
Yucki Goeldlin
Maurice Rougemont











