Il fallait assurer la liaison entre l'Algérie et les possessions françaises du Sénégal et du Soudan. Le colonel Paul Flatters fut chargé de reconnaître les pistes du Sahara. Les Touaregs attaquèrent l'expédition le 16 février 1881.
IL ÉTAIT l'homme de la situation à n'en pas douter et le gouvernement présidé par Jules Ferry n'avait pas hésité un seul instant : Paul Flatters, lieutenant-colonel du 72e de ligne, avait longtemps commandé en Algérie et était réputé « bien connaître la langue et le caractère arabes ». C'est donc tout naturellement que Duveyrier, ministre des Travaux publics, s'adressa à lui pour lui confier une mission plus géographique à vrai dire que militaire. Un ingénieur ayant récemment proposé une jonction par voie ferrée entre l'Algérie et le Soudan, il s'agissait de diriger une exploration ayant pour but l'étude d'un tracé de chemin de fer entre le fleuve Niger et le lac Tchad. Tous les moyens seraient mis à sa disposition en hommes, en chameaux et en matériel. Ce qui permit à Flatters de disposer fin novembre à Ouargla - point de départ de l'expédition - d'une caravane ainsi constituée : 90 dromadaires (ou méhara), 149 chameaux porteurs, quatre mois de vivres et de munitions, des cadeaux destinés aux Soudanais. Quant aux effectifs, ils comprenaient outre les Français dont on reparlera, 47 tirailleurs algériens, 31 chameliers de la tribu des Chaamba, ennemie traditionnelle des Touaregs, et le mokkadem, un religieux. Le petit groupe des Français était mixte. Il y avait, bien sûr, des militaires : le lieutenant-colonel Flatters, le capitaine d'état-major Masson, le lieutenant de Diannous, les sergents Dennery et Pobéguin, Brame, l'ordonnance de Flatters, et des civils : le médecin Guiard, le cuisinier Marjolet, les ingénieurs Béranger, Roche et Santin, chargés par la Commission supérieure du chemin de fer de l'étude du sol et des relevés topographiques. Lorsqu'ils quittent Ouargla, le 4 décembre 1880, ils ne savent évidemment pas qu'il leur reste - au mieux - moins de quatre mois à vivre. Au demeurant, les risques -certains risques - étaient connus : des nuits glaciales, des journées torrides, des points d'eau éloignés les uns des autres de trois à quatre jours de marche et surtout les tribus de Touaregs. Que savait-on des Touaregs ? Qu'il s'agissait d'un peuple nomade du Sahara, d'origine berbère dont Hérodote avait déjà parlé au Ve siècle avant notre ère. Un peuple ancien donc et qui habitant initialement dans le Fezzan avait été peu à peu repoussé par les Arabes. Depuis des siècles, ils contrôlaient le trafic caravanier qui se faisait de l'oasis de Ghat au sud-ouest de la Lybie à Gao sur le Niger et empêchaient les Européens de traverser le Sahara. Les seules études sérieuses dont on disposait étaient celles de Duveyrier et dataient de 1861. Quinze jours après le départ, ce qui constituait tout de même la plus grosse caravane militaire jamais lancée à travers le Sahara, avait parcouru quelque 300 kilomètres en suivant une direction générale vers le sud-ouest. Flatters écrivait alors : « Quel affreux pays. Il n'a pas plu depuis deux ans d'une manière quelque peu appréciable. Tout en ne conseillant à personne de voyager dans le Sahara uniquement pour le plaisir, on s'en tire tout de même. Il fait un froid de loup la nuit, le thermomètre descend jusqu'à quatre et cinq degrés au-dessous de zéro. Le jour, la température monte à 24 ou 25 dégrés (... )».
Affreux pays. Il n'a pas plu depuis deux ans
Le commandant de l'expédition, pour arriver à bon port, compte plus particulièrement sur le principal guide de la caravane qu'il appelle son « fidèle Bou-Djema ». Or, début février, Flatters commence à avoir quelques sujets d'inquiétude et de doute. Au registre des inquiétudes, des traces vieilles d'une semaine environ : une centaine de chameaux allant apparemment dans la même direction que la caravane. Etait-ce le signe d'une mobilisation contre cette expédition européenne prétendant traverser le Sahara ? Le doute portait sur le comportement des guides, Bou-Djema compris. Car au lieu de continuer sur une trajectoire nord-ouest, ils viennent d'obliquer vers l'est au prétexte que le puits le plus proche se trouverait par là. Le 11 février, toujours pas de puits mais une trentaine de Touaregs armés qui viennent exiger des cadeaux. Discussion tendue ; Flatters ne cède pas et ses interlocuteurs s'en vont non sans proférer des menaces. Le 14 février, elle campe près du mont Atakor. De là, il n'y avait plus qu'à rejoindre le puits, situé à l'intérieur de la montagne, dénommé Bir-el-Gharama, c'est-à-dire le puits du tribut. Flatters donne ses ordres. Resteraient sur place à garder les tentes le lieutenant de Diannous, le sergent Pobéguin et l'ingénieur Santin avec quarante hommes. Le sergent Dennery et les chameliers amèneraient les bêtes au puits cependant qu'un petit groupe comprenant le colonel, le capitaine Masson, les ingénieurs Béringer et Roche, le docteur Guiard ainsi que Bou-Djema, les guides et quelques chameliers partiraient en avant-garde. Départ à midi, l'heure la plus chaude, sur une piste de plus en plus étroite. Enfin, Flatters et son groupe arrivent dans un oued verdoyant. Las, le puits est encombré de détritus et il faut le curer. Flatters et le capitaine Masson s'y emploient avec quelques hommes. Pendant ce temps, Dennery et les chameliers - à l'arrière - sont à la peine. Subitement, les guides qui étaient restés un peu à l'écart, sautent sur leur monture. Bou-Djema, pris de remords (?) s'écrie : « Colonel, tu es trahi!». Et s'enfuit avec les autres.
Colonel, tu es trahi !
Deux à trois cents Touaregs voilés, vêtus de longues tuniques bleues, dévalent la pente, brandissant leurs lances. Les ingénieurs et le médecin qui se reposaient à l'ombre sont immédiatement égorgés. Les puisatiers s'enfuient. Restent face à la meute Flatters et Masson qui font mouche à chaque coup de leurs pistolets. Mais lorsque les barillets sont vides, les deux officiers sont transpercés par les lances des Touaregs. Dennery qui, horrifié, a assisté de loin au massacre, tente d'intervenir. Il dévale la pente à son tour, abat un certain nombre de Touaregs avant d'être à son tour tué. Des chameliers qu'il commandait, seul un petit groupe sous les ordres de El Madani arrive à forcer le barrage des Touaregs montés sur des méharas mais perd la plupart des chameaux qu'ils menaient au puits. A trois heures de l'après-midi, les rescapés arrivent en vue du camp, épuisés et mourant de soif. Le lieutenant de Diannous désormais investi du commandement de ce qui subsiste de l'expédition, renonce rapidement à venir en aide à d'éventuels blessés : les Touaregs n'en font pas. Alors que la nuit froide tombe sur le camp en état de siège, le lieutenant réunit un état-major de crise : l'ingénieur Santin, le sergent Pobéguin, El Madani et le mokkadem. Que faire ? Tenter malgré tout d'aller de l'avant ? Mais privé de ses ingénieurs la mission proprement géographique et topographique perdait tout son sens. A minuit, la décision était prise : on allait tenter de revenir sur Ouargla, point de départ de l'expédition situé à environ soixante-quinze journées de marche, à 1500 kilomètres de là. Départ immédiat : chacun des cinquante-six survivants s'était chargé d'un maximum de vivre, d'eau et de munitions. Commença alors une longue marche faite de nuits glaciales et de journées de chaleur accablante. Le 20 février, l'on arriva au puits de Temmassint, ultime étape avant la plaine d'Amadghor, immense désert où rien ne pousse. L'on arriva à se restaurer : El Madani avait ramené quatre chameaux perdus. Et l'on tenta de refaire ses forces avant d'affronter le désert. Le 28, en plein désert, il fallut abattre un chameau de l'expédition pour donner à manger aux hommes. Deux jours plus tard, une délégation de Touaregs vint réclamer les quatre chameaux capturés. De Diannous, dans un souci d'apaisement, leur versa une forte somme d'argent. Le 2 mars, arrivés au puits d'Inzimane-Thiskhsine au terme d'une marche harassante, les survivants refont leur réserve d'eau. Le 6, les Touaregs sont toujours à proximité, les hommes se nourrissent le soir d'herbes cuites. Le 7, la colonne ne dispose plus que de deux bêtes. Le 8, une troupe de Touaregs prétendant ne pas appartenir à la tribu qui avait massacré Flotters, propose de vendre aux survivants des moutons et des dattes. A ce moment, la colonne qui a terminé sa traversée du désert et s'est établie à proximité du puits, peut croire ses épreuves terminées. Le 9, les Touaregs leur font parvenir des dattes en quantité. De Diannous les répartit équitablement. Seuls, l'ingénieur Santin - trop fiévreux pour manger quoi que ce soit - et les sentinelles qui veillent, n'en mangent pas. Subitement, tout le camp semble être pris de folie : les Touaregs avaient mélangé les dattes avec de la bettina, une plante aux feuilles vert foncé tachetées de violet, un poison violent. El Madani et les sentinelles rattrapent leurs compagnons et leur font boire de l'eau chaude jusqu'à ce qu'ils vomissent.
Un véritable paradis à la végétation abondante
Le lendemain, il ne reste plus que cinquante et un hommes dont l'unique espoir est d'arriver au puits d'Amguid, « véritable paradis à la végétation abondante ». Mais les Touaregs en barrent l'accès. Les survivants, pour repousser leurs assauts, vont se battre avec l'énergie du désespoir. Successivement De Diannous, puis Brame, l'ordonnance de Flatters, puis Marjolet le cuisinier, pris de délire, sont abattus. Santin, l'ingénieur, s'éteint. A huit heures du soir, le sergent Pobéguin apprend qu'il est le dernier Français du groupe mais il est blessé au pied et est incapable de marcher. Il reste 1000 kilomètres pour atteindre Ouargla ! Et l'accès au puits d'Amguid est interdit par les Touaregs. Les autres se battent pour un peu d'eau. Les blessés sont abandonnés avec une outre. Des discussions sans fin éclatent au sujet de la route à suivre. Le 18, la troupe arrive dans un oued où elle trouve du moins une eau bourbeuse et salée. Elle subit là les effets dévastateurs d'un cyclone. La blessure de Pobéguin s'envenime. Le 23, les survivants sont à trois jours de Hassi-Messeguem. L'on massacre les blessés pour survivre. Seul Pobéguin refuse de succomber à l'anthropophagie. Le 25, le pied du sergent, gangrené, est noir et enflé. Pobéguin passe des moments atroces. Il délire toute la matinée et finalement s'effondre sous un arbuste, mort. Le 27 mars 1881, douze survivants d'une maigreur extrême sont enfin sauvés par un berger à Hassi-Messeguem. C'est tout ce qu'il restait de la mission Flatters. Bien plus tard, une légende véhiculée à l'origine par un certain Djebari, courut à travers le Sahara : Flatters aurait miraculeusement survécu et vivrait dans une oasis avec sa fille adoptive, une certaine Ismaou « qu'il aimait jusqu'à l'adoration ». L'expédition de Flatters a été racontée dans deux ouvrages : l'un écrit par le général Derrécagaix Exploration du Sahara (1882), l'autre par Brosselard Les deux missions Flatters (1889). Quant aux Touaregs, ils ont encore longtemps fait parler d'eux.











