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RÉCIT DU MARDI Rendez-vous à Yalta

Dans la perspective d'une défaite prochaine de l'Allemagne hitlérienne, les trois grands - Roosevelt, Churchill et Staline - se retrouvent le 4 février 1945 en Crimée. Rencontre « gastronomiquement plaisante, socialement réussie, militairement sans utilité, politiquement très déprimante ».

RENCONTRE relevant de l'activité diplomatique : ce n'était pas la première au cours de cette Seconde Guerre mondiale et ce ne serait pas la dernière. Dès août 1941 alors que la France était sous la sujétion du pétainisme et de l'hitlérisme, Roosevelt et Churchill avaient signé quelque part sur un croiseur de guerre, la charte de l'Atlantique qui définissait les « buts de guerre ». Ceux-ci consistaient en des questions aussi diverses que le renoncement aux gains territoriaux, la volonté de favoriser une paix garantissant réciproquement la sécurité nationale sans recours à la force, le droit des peuples - colonies comprises - à disposer d'eux-mêmes et la liberté absolue des mers. D'autres conférences internationales avaient suivi en 1943. A Casablanca en janvier, à Washington en mars, au Caire et à Téhéran en novembre - alors que l'avenir restait lié au sort encore incertain des armes - les Alliés avaient débattu de questions aussi diverses que le débarquement en Italie et la création d'un second front, de la reconnaissance du rôle de la France libre du général de Gaulle, de la souveraineté des Soviétiques sur les pays Baltes, du statut de la Chine, des frontières de la Pologne et du remembrement de l'Allemagne. En septembre 1944, alors que la situation s'est sensiblement améliorée, l'idée est lancée de réunir les trois grands - américain, russe, anglais - afin de fixer le sort de l'Allemagne « après une capitulation qui doit être inconditionnelle ». Mais si cette question peut être le fruit d'une réflexion (relativement) apaisée, il y a des urgences : les frontières politiques de l'Europe orientale, la mise en application de l'ONU, l'intervention éventuelle (et fortement souhaitée par les Américains) de l'URSS contre le Japon. Le principe de la rencontre étant acquis, les cohérences en matière de calendrier établies, restait à choisir un lieu. Or Roosevelt - en raison de sa maladie (?) - ne voulant pas venir à Londres et Staline refusant de quitter l'URSS, l'on finit par se mettre d'accord sur le choix de la Crimée pour les trois grands, les chefs d'état-major se réunissant préalablement à Malte.

Station de bains la plus sélecte de la Crimée

La Crimée, c'est évidemment Yalta, ancienne somptueuse résidence d'été des tsars. Les Américains hébergés au palais Livadia situé non loin de Yalta, Edward Stettinius, secrétaire d'Etat américain - l'équivalent du ministre des Affaires étrangères français - dans son livre de souvenirs intitulé Yalta, Roosevelt et les Russes écrivait : « Le palais avait été bâti en 1911 pour servir de résidence d'été au tsar Nicolas II. Il avait vue sur un superbe port semi-circulaire de la mer Noire. La ville de Yalta, station de bains la plus sélecte de la Crimée, dominait le port. Des deux côtés du port, des montagnes abruptes baignaient leurs pieds dans la mer. C'était un paysage reposant, qui me rappelait certaines parties de notre côte du Pacifique ». C'est là que logeaient les Américains et c'est là - pour des raisons de commodité liées au handicap de Roosevelt qui se déplaçait en fauteuil roulant - que se déroulèrent les séances plénières de la conférence. Le faste qui entourait lesdites séances faisait oublier que compte tenu de l'importance de l'état-major militaire américain, sept généraux US étaient logés dans une même pièce et une dizaine de colonels dans une autre. Le président Roosevelt, lui, était logé dans la chambre à coucher du tsar. Stettinius qui s'amuse des mauvaises conditions d'hébergement des militaires, déplore d'une manière générale que le nombre de salles de bains (soit) tout à fait insuffisant. La délégation britannique est quant à elle installée dans la villa Vorontsov, vieille de cent ans, à une demi-heure environ du palais Livadia - une grande demeure dominant la mer Noire, fourmilllant de domestiques-espions. Demeure que le général anglais Ismay qualifiait de « mixte de faux château écossais et de palais mauresque ». Quant aux Russes, ils avaient choisi - hasard ou humour slave - la villa Koreis qui avait appartenu au prince Youssoupoff, le meurtrier de Raspoutine lequel pour l'heure coulait des jours tranquilles aux Etats-Unis. Remarque de l'efficient Stettinius : « Un des inconvénients de l'endroit était que les trois délégations étaient logées dans des quartiers séparés, à une distance de voiture considérable les unes des autres ». L'on peut imaginer que ce choix de la part de Staline n'était pas innocent. La conférence de Yalta va durer sept jours. Roosevelt voulait tout régler en trois à cinq jours, au plus. Churchill, goguenard, lui a lancé que même Dieu, pour faire le monde, en avait pris sept. Ambiance entre alliés de la première heure. Et l'appréciation la plus juste vraisemblablement du contenu et des résultats de Yalta est due au général Ismay : « Gastronomiquement plaisante, socialement réussie, militairement sans utilité, politiquement très déprimante ». On peut comprendre les Anglais : d'entrée, Churchill sentit que l'entente particulière entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ne constituait plus la priorité pour le président américain. Désormais Roosevelt voulait avant tout - selon ses propres termes : « Consolider l'entente intime formée avec Staline à Téhéran et dont dépend le sort du monde ». Roosevelt venait d'être réélu : c'était son quatrième mandat. Il avait atterri en Crimée, selon l'historien François Kersaudy avec « des objectifs restreints et une candeur illimitée : il veut persuader Staline de participer à la guerre contre le Japon, d'adhérer à son projet d'organisation des Nations Unies, et même de se joindre à une sorte de coalition des Etats "progressistes" contre les vieilles puissances coloniales ».

Une sorte de coalition des Etats « progressistes » contre les vieilles puissances coloniales

Confidence de Roosevelt à son entourage : « Staline va travailler avec moi pour un monde de démocratie et de paix ». Il n'y avait pas que Roosevelt à se faire des illusions sur le maître du Kremlin. Churchill, pourtant un vieux briscard de la politique, par ailleurs anticommuniste viscéral, y allait lui aussi de son couplet : « Je ne crois pas que Staline soit inamical à notre égard ». D'une manière plus réaliste, il avait écrit quelques jours auparavant à Eden, son ministre des Affaires étrangères : « Le seul espoir pour le monde, c'est l'entente entre les trois grands. S'ils se disputent, nos enfants sont fichus ». En fait, la situation - début 45 - était sans conteste favorable aux Soviétiques. L'Armée rouge venait de s'emparer de Budapest et se trouvait à 80 km de Berlin. La rapidité de progression des Russes avait suscité cette remarque quelque peu désabusée du général de Gaulle, non invité à Yalta : « Que fait l'état-major allemand? Il est en grève?». Les Occidentaux, en revanche, n'étaient pas à la fête : l'offensive d'automne sur les Pays-Bas avait échoué et la contre-offensive de Von Rundstedt dans les Ardennes avait même fait envisager de se retirer de Strasbourg à peine libéré par la 2e DB de Leclerc. En Italie, la ligne Gothique tenait toujours devant les Alliés. Au Japon, les Américains s'attendaient à une prolongation de deux à trois ans de la guerre et ce avec des pertes énormes. La bombe atomique - si elle faisait l'objet de recherches - était loin d'être prête. De surcroît, à Yalta, les Occidentaux qu'ils soient anglais ou américains, étaient tous préoccupés par l'état de santé de Roosevelt : « Le président, dont le visage émacié faisait peine à voir, avait de longs passages à vide, pendant lesquels il regardait au loin en gardant la bouche ouverte ; à l'évidence, il n'avait étudié aucun des documents préparés à son intention par le Département d'Etat, et il ne paraissait plus s'intéresser réellement au déroulement de la guerre ». Stettinius s'évertue à démontrer dans son livre de souvenirs, écrit à chaud ou tant s'en faut - il est mort le 31 octobre 1949 - que Roosevelt était encore en pleine possession de ses moyens intellectuels, faute de pouvoir prétendre que physiquement il tenait encore bon. C'est ainsi qu'il relate sur le mode plaisant une incroyable bourde de son président que Churchill conte dans ses mémoires. Dans leurs échanges de télégrammes secrets, l'Américain et l'Anglais appelaient toujours Staline « Oncle Joe ». Churchill avait suggéré de le dire à Staline mais en privé.

Que fait l'état-major allemand ? Il est en grève ?

Churchill : « Au lieu de cela le président en fit une plaisanterie à l'usage de toute l'assistance. Il en résulta un instant fort pénible. Staline se fâcha : quand puis-je quitter cette table ? demanda-t-il d'un ton furieux. Byrnes sauva la situation par une remarque très à propos : après tout, vous ne vous privez guère de parler de l'oncle Sam, pourquoi oncle Joe serait-il si mal ?. A ces mots, le maréchal se calma et Molotov m'assura qu'il avait compris la plaisanterie ». En fait, Staline était parfaitement au courant. Quel fut le bilan de Yalta ? Selon le groupe d'historiens auteurs d'une Histoire universelle parue chez Larousse: « Contrairement à un mythe né au lendemain même de la conférence, Yalta n'aurait nullement constitué un partage du monde, dicté par Staline à Churchill et Roosevelt ». Mais ils ajoutent : « S'il y eut effectivement un marchandage territorial ce fut en Extrême-Orient - et non en Europe - où l'URSS obtint des concessions (...) contre la promesse de déclarer la guerre au Japon deux à trois mois après la reddition de l'Allemagne. Pour le reste, Yalta ne fit qu'entériner les principes de démembrement et de démilitarisation de l'Allemagne décidés à Téhéran et limiter au maximum la sphère d'influence de l'Union soviétique - déjà forte de ses succès militaires - en Europe de l'Est ». Création de l'ONU le 25 avril à San Francisco, attribution d'une zone d'occupation de la France, suppression en Europe des « derniers vestiges du fascisme et du nazisme », fixation des nouvelles frontières de la Pologne constituèrent quelques-uns des points en principe essentiels du bilan de Yalta. Robert Villers qui, il y a maintenant cinquante ans, préface le livre de Stettinius, conclut en ces termes : « A l'issue de la conférence de Yalta, Harry Hopkins a confié à Robert Sherwood, autre collaborateur de Roosevelt, que le président des Etats-Unis était persuadé que nous avions remporté la première grande victoire de la paix et, par nous, j'entends nous tous, toute la race humaine civilisée ». Hopkins faisait une réserve : « Qu'arriverait-il si Staline mourait ? C'est Roosevelt qui est mort!». Le moins que l'on puisse en dire est que la naïveté des diplomates américains face au tyran sanguinaire du Kremlin était alors passablement sidérante. Deux ans plus tard, la Guerre Froide commençait et les opinions publiques s'inquiétaient : allait-on connaître un troisième conflit mondial ?

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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BIBLIOGRAPHIE Yalta, Roosevelt et les Russes, Edward Stettinius, NRF/Gallimard, 1951. 1938-1948, les années de tourmente, Jean-Pierre Azéma/François Bédarida, Flammarion, 1995. Winston Churchill, François ...





CHRONOLOGIE 4/11 février 1945 : conférence de Yalta. 12 avril 1945 : décès de Roosevelt. 8 mai 1945 : reddition de l'Allemagne. 5 mars 1946 : « Rideau de fer ». 5 mars 1953 : décès de Staline. ...



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