Du 25 au 28 janvier 1077, Henri IV - souverain du Saint Empire romain germanique - pieds nus, la corde au cou et revêtu d'un cilice, vient implorer le pardon du pape Grégoire VII. Le troisième jour, la porte du château de Mathilde de Toscane, enfin, s'ouvre.
LA PHRASE est entrée dans le vocabulaire après être entrée dans l'Histoire. « Aller à Canossa », c'est s'humilier devant son ennemi. Et l'image emblématique de cette humiliation a été peinte huit siècles plus tard, en 1872, par un certain Schwoiser, sans grand souci d'ailleurs de l'authenticité historique. Quels sont tout d'abord les deux principaux protagonistes de cet épisode resté fameux de la qurelle dite des Investitures, laquelel se résumait tout simplement à cette interrogation qui, aujourd'hui, ne ferait doute pour personne : qui, de l'autorité politique ou de l'autorité religieuse a compétence pour désigner pape, évêques et autres ecclésiastiques ? Il y a d'une part l'empereur Henri IV à ne pas confondre évidemment avec le bon roi Henri IV, le Béarnais qui sera occis quelques siècles plus tard par Ravaillac. Fils de Henri III dit le Noir et d'Agnès de Poitiers (ou d'Aquitaine), il a été élu souverain du Saint Empire romain germanique à la mort de son père. Il a... six ans en 1056 et sa mère exerce une régence bientôt iterrompue par les oncles du jeune souverain qui la renvoient dans son pays.
Il n'était pas homme à se contenter du rôle de marionnette
A l'âge de dix-huit ans, Henri IV se met en tête de secouer la tutele des grands féodaux qui ont mis en coupe réglée l'empire. Il faudra sept années de guerres incessantes pour être enfin maître de l'empire. Les jugements des historiens lui sont généralement peu favorables. Jacques Brosse : « Entouré de familiers avides et pervers, lui-même violent et cruel, il s'abandonnait à la dépravation. Fiancé (...) à Berthe de Turin, il retarda le plus possible un mariage auquel il ne se résigna qu'en 1066, mais élaissa son épouse pour des amours prohibées, et cherchait à divorcer ». Observons tout de même qu'en 1066, il n'a que seize ans et que manifestement nul ne lui avait demandé son avis ! Francis Rapp émet un jugement plus équilibré : « Il n'était pas homme à se contenter du rôle de marionnette. Les épreuves l'avaient marqué profondément et durci sa volonté. Sa mère lui avait fait donner une éducation très riche, mais le savoir n'en avait pas fait un idéaliste ; il restait un homme d'action, capable de s'imposer par calcul des gestes pénibles mais habité toujours par le puissant désir de s'acquitter au mieux de sa mission, le gouvernement de l'Empire ». Auteur d'un remarquable ouvrage intitulé Le Saint Empire romain germanique, Rapp estime que « la polémique a déformé ses traits ; que son tempérament lui ait fait commettre le péché de la chair, c'est probable ; quil ait été le pervers cherchant ses proies jusque dans sa proche famille et terrorisant les monastères de dames, c'est la caricature que ses ennemis voulurent faire accréditer. Sa piété même ne peut pas être niée simplement sous prétexte qu'il combattit les papes ». L'autre protagoniste n'est autre que le pape Grégoire VII. D'origine modeste et probablement juive, il était né en Toscane vers 1020. Moine bénédiction, il avait été un temps à Cluny, haut-lieu de la chrétienté occidentale, et passait pour un réformateur engagé. Sa carrière s'était pour l'essentiel déroulée à Rome où il avait pu passer plus ou moins rapidement huit papes et deux antitapes ! Proche collaborateur des papes Grégoire VI (1045-1046), de l'Alsacien Léon IX (1049-1054), de Nicolas II (1059-1061), celui qui alors n'est encore que le cardinal Hildebrand est élu le lendemain de la mort du pape Alexandre II le 22 avril 1073. Lui-même avait raconté dans quelles conditions cela s'était fait : « Tout à coup, tandis que l'on procédait dans l'Eglise du Sauveur à l'ensevelissement du pape notre seigneur, il s'éleva parmi le peuple un grand tumulte et un grand bruit ; on se jeta sur moi de façon insensée, sans me laisser la faculté ni le temps de parler ou de réfléchir. C'est par la violence que l'on m'a imposé ce gouvernement apostolique trop lourd pour moi ». Le nouveau pape apparaissait sous les jours d'un « petit homme, courtand et fort laid, très intelligent mais peu cultivé et rustre de manières (...), obstiné, intraitable, vindicatif, sujet à des crises de rage (...), personnage quelque peu inquiétant, âme tourmentée... ». A l'abbé Hugues de Cluny qui ne lui ménagea jamais son appui, il écrivit un jour : « Je suis abreuvé d'une tristesse infinie, d'une douleur insondable (...). Voici longtemps que je demande à Dieu de me retirer de ce monde (...). Ma vie n'est qu'une mort continuelle ». L'homme était d'une énergie inébranlable et il avait des idées précises quant à la mission providentielle qui était, selon lui, la sienne : faire cesser la dépendance des papes à l'égard des intérêts de l'Empire, réformer la discipline ecclésiastique et interdire aux prêtres de vivre en concubinage, faire cesser les pratiques simoniaques lesquelles consistaient à vendre les charges ecclésiastiques y compris les plus éminentes au plus offrant, etc.
Ma vie n'est qu'une mort continuelle
Il avait été élu par le clergé romain et son accession au pontificat avait été acclamé par le peuple de Rome qui reconnaissait en lui le grand réformateur qui allait mettre fin à des siècles d'abus et de concussions. Peu de temps après, il rédigea un document intitulé Dictatus papae (littéralement instruction « dictée par le pape»), véritable programme doctrinal comportant vingt-sept sentences. Il s'uffit d'en extraire quelques passages pour s'apercevoir que le conflit entre le souverain du Saint Empire romain germanique (qui se considère comme le lieutenant de Dieu sur terre) et le pape, lointain successeur de Pierre, premier « évêque » de Rome, est inévitable. Grégoire VII écrit (ou dicte) en effet les phrases suivantes : « L'Eglise de Rome a été fondée par le Seigneur seul. Seul le pontife romain a le droit d'être appelé universel. Son nom est unique dans le monde. Seul il peut user des insignes impériaux. Il estle seul dont tous les princes baisent les pieds. Il ne peut être jugé par personne. Personne ne peut réformer sa sentence maisil peut réformer les sentences de tous. Il lui est permis de déposer les empereurs. L'Eglise romaine n'a jamais erré et, comme l'atteste l'Ecriture, ne pourra jamais errer ». Avec cela, comme premier point du programme en interne (avec toujours en filigrane le maître-mot de justice) : « Extirper totalement l'hérésie simoniaque et ramener les clercs, enchaminés dans les désordres d'une vie honteuse à la pratique d'une rigoureuse chasteté ». L'on conçoit aisément que même dans les rangs du clergé, ces dispositions ne faisaient pas l'unanimité. L'affrontement entre l'empereur et le pape, d'abord feutré, éclate au grand jour en 1075. Henri IV désigne un nouvel archevêque à Milan alors qu'il y en a déjà un : besoin d'argent, sans doute. Grégoire VII le sermonne à distance ; l'autre ne répond pas sinon... en convoquant une assemblée d'évêques majoritairement allemands à Worms le 24 janvier 1076. Dûment chapitrée, cette assemblée dénonce l'élection de Grégoire VII entachée d'irrégularité (sic). L'essentiel est évidemment ailleurs : le pape ayant alors du premier synode convoqué par lui à Rome « interdit à tout pouvoir laïc, fût-il impérial, de conférer la moindre investiture et le moindre bénéfice épiscopal », l'empereur ne saurait accepter la rupture d'une tradition si lucrative pour lui et les grands féodaux, la fin de la dépendance de l'Eglise par rapport au pouvoir impérial. La querelle des Investitures lutte entre le Sacerdoce et l'Empire commence. Elle va durer deux siècles !
Un nid d'aigle sur les pentes enneigées des Appenins
Riposte papale le 14 février lors du concile de Carême : le pape « en vertu du pouvoir de lier et de délier conféré à l'Apôtre par le Christ lui-même », interdit à Henri IV « qui par un orgeuil insensé s'était élevé contre l'Eglise, de gouverner le royaume d'Allemagne et d'Italie ».
L'histoire des papes précise : « Grégoire VII excommunie Henri IV et les évêques qui le soutiennent, et délie leurs sujets de toute obéissance à leur égard. Aucun sacrement, aucun enterrement, aucune célébration liturgique d'aucune sorte ne peuvent plus être célébrés dans leurs diocèses. » Grégoire VII créait ainsi une situation sans précédent : jusqu'ici c'étaient les empereurs qui destituaient les papes et non l'inverse. Henri IV s'obstina pourtant, écrivant au pape en avril 1076 pour l'accuser d'être « parvenu au sacerdoce par l'argent, la faveur et la force » et le sommer de s'en aller : « Nous, Henri, roi par la grâce de Dieu, nous te clamons avec tous les évêques : descends, descends, toi qui est condamné à tout jamais ». Rendus inquiets par les mesures papales, les princes de l'empire se tournent vers Rodolphe de Souabe auquel ils proposent la couronne impériale. Henri IV sent son trône vaciller. Il tente alors d'obtenir l'absolution papale. Celle-ci, lui répond le légat pontifical, ne pourra lui être accordée qu'au cours d'une assemblée présidée par le pape à Augsbourg et à laquelle participeraient l'ensemble des princes allemands révoltés. La date est fixée : ce sera le 2 février. A l'issue de l'assemblée, ce sera absolution ou... la condamnation. Henri IV craint par-dessus tout une venue de Grégoire VII en Allemagne qui serait pour le moins génératrice de troubles. Il dépêche un émissaire à Grégoire VII qui a fait halte au château de Mathilde de Toscane, « un nid d'aigle sur les pentes enneigées des Appenins ». Grégoire VII répond à l'envoyé impérial : « Qu'il vienne en pénitent. Je lui dirai ce que je veux qu'il fasse pour lui accorder mon pardon ». L'autre accourt d'Allemagne en grand secret. Le 25 janvier, il apparaît sous les murs du château. Malgré un frioid glacial, le voilà donc pieds nus, en chemise, devant le pont-levis, implorant le pardon du pape « au point qu'il émut jusqu'au fond de l'âme ceux qui furent témoins de cette conduite ».
Le troisième jour, accusé de cruauté tyrannique par ses plus chauds partisans, Grégoire VII reçoit enfin Henri IV et lui accorde le pardon. L'événement entre dans la mémoire collective : « aller à Canossa » depuis un millénaire est synonyme de capitulation humiliante. L'Histoire, qui s'en tient aux faits, est plus proche de la réalité. Canossa est le fruit d'une habile mise en scène dont l'auteur et le bénéficiaire ne sont et ne font qu'un : Henri IV. Celui-ci saait son trône et... reprit sa lutte contre le pape. Leurs démêlés ne s'arrêtèrent pas là : Henri IV fut excommunié une deuxième fois, s'empara de Rome, fit élire un antipape, Clément III, qu'il pria (fermement) de le couronner empereur. Grégoire VII, réfugié dans le sud de l'Italie, chez les Normands, mourut en 1085, laisant à ses successeurs un exemple et une doctrine qui posaient les fondements du pouvoir pontifical du Moyen Age. Henri IV, un instant victorieux, eut à ferrailler avec le pape Urbain II qui lui ravit Rome en 1093 et le chassa d'Italie ; puis avec ses propres fils, Conrad d'abord puis Henri V qui le fit déposer en 1105 à Mayence. L'ancien adversaire de Grégoire VII meurt en 1106 à Liège. Par l'effet de son excommunication, son cadavre restera cinq ans sans sépulture avant d'ête inhumé à la cathédrale de Spire. La Querelle des Investitures, elle, continuait...











