16 janvier 639 : le roi Dagobert sait qu'il va mourir. Descendant de Clovis, il n'a régné que dix ans sur le royaume des Francs. Pourtant, au même titre que Vercingétorix ou Jeanne d'Arc, il est l'une des figures mythiques de l'histoire de France.
LE ROI DAGOBERT commence par entrer dans la chanson à la fin du XVIIIe siècle. Il n'en sortira plus. Depuis deux siècles au moins, les enfants apprennent à l'école ou ailleurs ces paroles fameuses : « C'est le roi Dagobert qui met sa culotte à l'envers. Le grand saint Eloi lui dit : ô mon roi, vot' majesté est bien mal culotté ! Eh bien, lui dit le roi, je vais la mettre à l'endroit ». En 1933, Plon édite d'ailleurs une partition de ce qu'on appellerait aujourd'hui un « tube » dans un immortel ouvrage intitulé Chansons de France pour les petits Français. L'historien Laurent Theis s'interroge dans la revue « L'Histoire » (novembre 1979) sur les raisons de cette invraisemblable autant qu'incontestable popularité : « Depuis onze siècles, selon les circonstances et les genres, on l'a rencontré dans la région parisienne, qu'il aimait de son vivant, mais aussi en Ardenne, en Lorraine, Alsace et Germanie, en Flandre et aux Pays-Bas, en Poitou, au Gévaudan et jusqu'aux îles Lipari, sur la terre, aux enfers et dans le ciel. Sur lui, il a été écrit en vers, en prose et en musique, on l'a vu aux tympans des églises, aux fresques des murs ou en vignette dans de très anciens grimoires ».
Voilà pour le constat. Venait ensuite ce qui pose problème à l'historien : « C'était bien des vestiges et bien des honneurs pour ce roi mérovingien qui régna sans partage pendant dix ans seulement. Le père de Dagobert, dont on ne dit plus rien, fut roi pendant près de 45 ans. Clotaire II, fils de Frédégonde et arrière-petit-fils de Clovis, eut Dagobert de Bertrude, sa première femme, peut-être en 605 ».
C'est le roi Dagobert qui met sa culotte à l'envers
Quel fut le cursus royal du dénommé Dagobert 1er ? « Clotaire II associa son fils à la royauté en 623 et lui donna à gouverner la partie orientale de l'Austrasie, autour de Metz, Trèves et Cologne. En 629, à la mort de son père, Dagobert fut reconnu par les grands de Neustrie et de Bourgogne, tout en gardant l'Austrasie, et s'installa définitivement dans la région parisienne. Sa dénomination, réelle ici, théorique là, s'étendait sur un domaine qui va des Pyrénées au Rhin, de la Bretagne à la Weser, voire à l'Elbe ». Associé à la royauté à l'âge de dix-huit ans, Dagobert va mourir seize ans plus tard comme le raconte la Chronique de Frédégaire écrite vingt ans après la mort du roi, principale source d'information pour les historiens : « La seizième année de son règne, Dagobert tomba malade d'un flux de ventre dans sa demeure d'Epinay sur les bords de la Seine, non loin de Paris. De là, les siens le transportèrent dans la basilique de Saint-Denis. Quelques jours après, se voyant en danger de la vie, il fit venir en toute hâte Aega (maire du palais de Neustrie) et lui recommanda la reine Nanhilde et son fils Clovis (...). Peu de jours après, Dagobert rendit l'âme et fut enseveli dans l'église de Saint-Denis, qu'il avait magnifiquement ornée d'or, de pierreries et d'objets précieux, et dont il avait fait construire l'enceinte, tout au désir d'obtenir la précieuse protection de ce saint ». Tout ceci n'explique évidemment pas la popularité persistante du « bon roi Dagobert » à travers les siècles. Les Chroniques dites de Frédégaire sont-elles plus explicites quant aux qualités éventuellement extraordinaires de Dagobert ? C'est selon. Elles lui attribuent des qualités : juste, épris de paix (autant que l'on peut l'être en une époque où la guerre, le complot et l'assassinat relèvent des beaux-arts), très pieux. Mais aussi très actif sexuellement et souvent rapace. Soit. Dagobert naît donc en 605 ou en 604. Pourquoi ce nom de Dagobert ? En franc germanique, Dagobert signifie le bonheur du jour. Explication : le bonheur s'écrit alors Obert ou Oberth ; le jour tout simplement Dag. Va donc pour bonheur du jour ou, si l'on préfère, joie de vivre. Et l'enfant très chétif qui naît est le descendant en droite ligne - nonobstant une litanie de crimes et de partages - de Clovis, Clotaire 1er, Chilpéric 1er et Clotaire II. Il surprend immédiatement son monde car... il n'est comme personne. Enfant, il grandit trop vite ; à l'âge de quatorze ans, il mesure déjà un mètre quatre-vingt-cinq au moins. Très nerveux, il n'a jamais faim, ni soif. Sa santé sera toujours médiocre. A neuf ans, une entérite colique manque de le tuer. Mais dès l'âge de douze ans, ce grand escogriffe à l'étonnante maturité, se prépare à régner, aidé en cela par le maître royal des monnaies Eloi, le saint Eloi de la chanson populaire, qui exercera sur Dagobert une influence considérable ; un Dagobert dont la précocité physique et intellectuelle est telle que nul historien n'ose parler d'adolescence pour la période allant de ses treize ans à ses dix-neuf ans. A quoi ressemble-t-il aux alentours de l'an 620 ? « Il est grand, très grand (...), maigre, les épaules tombantes, les jambes et les bras très longs, un cou de héron, le visage mince mais la tête grosse ; il doit aux troubles gastriques et intestinaux qui empoisonneront sa vie un ventre gonflé et flasque, tombant sur les cuisses et toujours soutenu par des bandages (...). Il sera toujours d'une santé plus que fragile. Il n'aura jamais grand appétit, supportera mal la boisson ; il fait de l'entérite chronique et souffre d'insomnies. Parfois, il profite de périodes de répit pour organiser des festins d'ogre et boire avec excès : il paie généralement très cher ces écarts de régime » (Maurice Bouvier-Ajam dans Dagobert, roi des Francs dixit). C'est grâce pourtant à ce quasi malade permanent que la dynastie mérovingienne connaît sa véritable apogée. Ce « prince terrible envers les rebelles et les perfides, tenant fermement le sceptre royal et s'élevant comme un lion contre les factieux » - Chroniques de Frédégaire dixit - reconstitue l'unité du royaume franc : la Neustrie avec Rouen, Tours, Nantes et Paris est réunifiée ; la Bourgogne de même. Aquitaine et Bretagne tombent ou retombent sous son emprise.
Ce prince terrible envers les rebelles et les perfides
Dagobert guerroie en Espagne pour substituer un roi plus juste à un authentique tyran. Il conclut même un traité avec l'empereur byzantin Heraclius en 629 ; un traité qui aura d'ailleurs des conséquences curieuses selon les Chroniques de Frédégaire : « L'empereur qui était savant se fit astrologue. Il découvrit par son art que l'Empire serait dévasté conformément à la volonté divine par des nations circoncises. Il envoya donc une ambassade à Dagobert, roi des Francs, pour lui demander de faire baptiser dans la foi catholique tous les juifs ». Or il semble bien que cette requête fut effectivement exécutée par Dagobert. L'on sait que finalement Byzance tomba sous les coups de l'islam mais des siècles durant se confondit dans les campagnes Sarrasins et juifs dans la même aversion pour les peuples sémites. Au plan de ce qu'il est convenu d'appeler sa politique extérieure, Dagobert fut moins heureux contre les Slaves qu'il ne put contenir qu'en faisant des concessions notables aux Saxons. Au plan intérieur, bien conseillé par un entourage largement dominé par le clergé, il apparut comme un roi juste, fort modéré par rapport à ses prédécesseurs ce qui n'en fait pas pour autant un être dépourvu des caractéristiques propres aux Mérovingiens. L'image que lègue sa décennie, permet pourtant un certain rapprochement avec celle que laissa bien plus tard un certain roi Louis IX. Ultime question : Dagobert était-il aussi étourdi que le laisse entendre la chanson populaire ? Bouvier-Ajam au contraire de Theis penche pour l'affirmative : « Ce nerveux, cet agité, cet insomniaque était d'une étourderie incroyable ; cuirassé, il prend sa canne au lieu de sa lance ; raccompagnant un noble visiteur, il met son bonnet sur son diadème ; cet inguérissable dysenterique a plus d'une fois remis sa culotte à l'envers ! On a pu suggérer que les paroles, à tout le moins, de la célèbre chanson, aient été sinon contemporaines de son règne, du moins peu postérieures ». Pourquoi pas ? En tous les cas, en 636, il échappe de peu à la mort. A partir de ce moment, son état de santé ne cessera plus de se délabrer malgré quelques périodes de rémission. Il tente alors d'organiser sa succession. Son fils aîné, Sigebert, sera roi de l'Austrasie et exercera sa suzeraineté sur la Provence et l'Aquitaine. Son second fils, issu d'un deuxième mariage, Clovis II, sera roi de Neustrie et de Bourgogne. Et Dagobert se prépare à mourir.
Je ne meurs pas tout à fait puisque tu es là
Durant l'automne 638, son état s'aggrave : « Son amaigrissement est effrayant, qu'il cache comme il peut par ses pantalons bouffants, ses blouses amples, sa toge habilement drapée ; le visage blafard est d'une inquiétante minceur, que la barbe plus épaisse et toujours soignée souligne au lieu de la dissimuler ; les yeux cernés, enfoncés, donnent à ce visage un aspect squelettique. Cet homme d'environ trente-quatre ans a l'air d'un vieillard ; il faut dire que la quasi blancheur de la chevelure et de la barbe y contribue » (Bouvier-Ajam). Ajoutons qu'il est soigné en dépit du bon sens. En dépit de sa faiblesse, on lui administre saignée sur saignée. Ses maux de tête sont permanents ; il ne peut plus absorber que des bouillies ou des tisanes. En octobre, il se fait transporter à l'abbaye de Saint-Denis où il prie pour le salut de son royaume terrestre car il sait, il sent, combien l'avenir - après lui - est incertain avec pour toute relève de la dynastie mérovingienne deux rois-enfants. Le 10 janvier 639, Dagobert qui, dans l'intervalle, est allé méditer dans sa villa d'Epernay tout en restant en contact avec ses ministres - lui qui a véritablement créé la notion même de gouvernement au sein du royaume franc - demande à revenir à Saint-Denis. Il y arrive dans un état d'épuisement complet le 15. Le 18, Aega notoirement plus âgé que lui mais auquel il veut confier le pouvoir pendant une période transitoire, lui rend visite et s'écrie, bouleversé : « Mon enfant!». Dagobert lui sourit, prend sa main et dans un souffle, lui dit : « Je ne meurs pas tout à fait puisque tu es là ». Le lendemain matin, Dagobert 1er, roi des Francs ou si l'on préfère de Francie, est mort. Les crimes, les rivalités, les massacres, les atrocités, les guerres civiles reprendront. Comme avant. Mais les textes généralement hagiographiques racontant la vie des évêques de ce temps contribueront à forger pour longtemps la réputation du « bon roi Dagobert » qui eut sa vie durant les liens les plus étroits avec de saints hommes ; lui, qui pourtant, affirment bien des historiens pas forcément mauvaises langues, n'avait pas mené une vie particulièrement édifiante.











