Clemenceau, à la tête du gouvernement depuis novembre 1917, a mené le pays à la victoire. Inflexible, proche du « Poilu » dans les tranchées, le président du Conseil, début janvier 1920, s'interroge : doit-il ou non être candidat à la présidence de la République ?
ALORS que l'année nouvelle (1920) vient de commencer, il est incontestablement l'homme le plus populaire de France. Le pays a payé cher sa résistance à la folie guerrière du Kaiser Guillaume II : 1 383 000 morts, 300 000 mutilés, 1 000 000 d'invalides, 600 000 veuves, 700 000 orphelins, 10 départements à reconstruire, 11 000 édifices publics, 350 000 maisons, 5000 kilomètres de voies ferrées. Deux millions d'hectares de terres agricoles, 600 000 hectares de terrains bâtis saccagés. Plus une saignée financière de 55 milliards de francs-or d'avant 1914... Le traité de Versailles qui a consacré la paix et tracé les contours de l'Europe nouvelle a été peu satisfaisant pour la France, les alliés de celle-ci se révélant peu soucieux des garanties qui lui permettraient de se prémunir contre un retour offensif de l'Allemagne. Clemenceau, pourtant, a fait ce qu'il a pu. Les Français, le peuple en tout cas, lui sont reconnaissants d'avoir grâce à son énergie, ramené la confiance, maintenu le moral du pays pendant les heures critiques de mars-juin 1918, présidé à la victoire, négocié et conclu la paix. Ils l'appellent le Père la Victoire, un surnom qui vient s'ajouter à celui que ce radical longtemps d'extrême-gauche porte depuis belle lurette le Tigre. Ce Tigre qui se battit bien des années auparavant avec une énergie farouche pour que soit reconnue l'innocence du capitaine Dreyfus, au coude à coude, avec Zola (à qui il inspira le titre de son adresse au président de la République « J'accuse»), Scheurer-Kestner son ami et bien d'autres dont Mathieu Dreyfus, « le frère admirable ».
Un appel aux vertus historiques qui nous ont faits Français
Lorsque le président de la République, Raymond Poincaré adversaire irréductible avait bien été obligé en novembre 1917 de l'appeler à former ce nouveau gouvernement que l'opinion publique exigeait, Clemenceau était monté à la tribune de la Chambre des députés, avait tiré un lorgon de son gousset et commencé à lire d'une voix « voix dure claire et rapide » dans un silence total. « Nous nous présentons devant vous dans l'unique pensée d'une guerre intégrale. Nous voudrions que la confiance dont nous vous demandons le témoignage fût un acte de confiance en vous-mêmes, un appel aux vertus historiques qui nous ont faits Français. Jamais la France ne sentit si clairement le besoin de vivre et de grandir dans l'idée d'une force mise au service de la conscience humaine. Vaincre pour être justes, voilà le mot d'ordre de tous les gouvernements depuis le début de la guerre. Ce programme à ciel ouvert, nous le maintiendrons ». Des vagues d'applaudissements l'interrompent comme elles vont l'interrompre à nouveau lorsqu'il évoquera les poilus : « Nous avons de grands soldats d'une grande histoire, sous des chefs trempés dans les épreuves, animés des suprêmes dévouements qui firent le beau renom de leurs aînés. Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous... Nous leur devons tout, sans aucune réserve ». Et, afin que nul n'ignore la signification précise de cet engagement moral, Clemenceau avait ajouté : « Nous prenons devant vous, devant le pays qui demande justice, l'engagement que justice sera faite, selon la rigueur des lois. Faiblesse serait complicité. Nous serons sans faiblesses comme sans violence (...). Plus de campagnes pacifistes, plus de menées allemandes. Ni trahison, ni demi-trahison. La guerre, rien que la guerre. Nos armées ne seront pas prises entre deux feux. La justice passe. Le pays connaîtra qu'il est défendu ». Apprenant la nouvelle de l'investiture de Clemenceau, Ludendorff, généralissime des armées allemandes, qui lance vers l'ouest les troupes libérées par la défection des Russes, note sur son carnet cette phrase qu'il reprendra dans ses Souvenirs : « Clemenceau, c'est l'homme le plus énergique de France ». Phrase qu'après la guerre, il complétera ainsi : « Il avait vécu l'année 1870-1871 (...). Clemenceau savait exactement ce qu'il voulait. Il fit la guerre, comprima toute agitation pacifiste et consolida le moral du pays ». L'ex-Kronprinz d'Allemagne fut encore plus explicite : « La cause principale de la défaite allemande ? Clemenceau (...). Non, ce fut pas l'entrée en guerre de l'Amérique avec ses immenses renforts en hommes et en approvisionnements. Aucun de ces éléments ne compta auprès de l'indomptable petit vieillard qui était à la tête du gouvernement français ». Que s'est-il donc passé pour que « l'homme indomptable » évoqué par tous, soit subitement si hésitant en ce début d'année 1920 ? Le septennat de Poincaré va s'achever. En novembre 1919, les élections législatives se traduisent par l'élection d'une Chambre bleu horizon constituée d'une majorité d'anciens des tranchées dont Ludovic Oscar Frossard parlait en ces termes : « Ces jeunes députés qui s'étaient comportés bravement à la guerre et qui méritaient la sympathie et le respect par leurs blessures, les croix de guerre et les croix d'honneur qu'ils avaient conquises au péril de leur vie, n'avaient pas eu le temps de se familiariser avec les affaires publiques. Ils ignoraient tout des Assemblées et beaucoup ne soupçonnaient pas la complexité des problèmes qu'ils allaient avoir à examiner ». Frossard les gratifiait par ailleurs de qualité de candeur et d'exaltation patriotique émouvante, les considérait comme déconcertés par une situation qui les dépassait et par un « climat » qui ne leur rappelait ni la fraternité des tranchées, ni la mêlée confuse des rencontres d'avant le suffrage universel.
Clemenceau, l'homme le plus énergique de France
Une assemblée composée de gens de bonne volonté, généralement, très majoritairement attachés à Clemenceau et qui, pour la plupart, le voyaient très bien à l'Elysée tout comme ce maire d'une commune du Var, département clemenciste par excellence, qui avait déclaré au Tigre : « Quand vous reviendrez nous voir, nous souhaitons que vous aperceviez dans le panneau demeuré libre l'image de Georges Clemenceau, dixième président de la IIIe République française ». Le sentiment général avait été exprimé par La Revue des Deux Mondes : « M. Clemenceau a joué un grand rôle, il est environné d'un prestige si exceptionnel que, s'il en manifeste vraiment le désir, le Congrès ne lui refusera pas la chance d'accomplir jusqu'au bout son destin ». En fait, au coeur de cette problématique, il y avait effectivement le fameux « sil en manifeste vraiment le désir »... Il s'agissait d'abord de savoir si Clemenceau avait réellement envie d'être président de la République une fonction plutôt honorifique sous la IIIe République après avoir exercé une forme de dictature légale de salut public à la tête du gouvernement. En tous les cas, en décembre 1919, il en avait du moins, en une occasion, exprimé le souhait. Appelant le général Mordacq, son plus proche collaborateur militaire, il lui avait confié : « J'ai pris ce soir une grave résolution. Vous êtes le premier à qui j'en parle... J'ai décidé de me laisser porter à la présidence de la République... ». L'un de ses nombreux biographes, Jean Ratinaud, donne une explication à ce qui semble n'avoir été finalement qu'une tentation passagère : « Ambition, légitime après tout, d'un vieillard qui désirait couronner sa vie politique par la magistrature la plus élevée de l'Etat ? Il est possible. Mais il semble plus probable que le Tigre se soit inspiré d'un motif plus patriotique. Il était, en effet, inquiet de l'opinion américaine, qui se dérobait devant les responsabilités européennes des USA. Il ressentait le froid de nos rapports avec elle. Il connaissait aussi son prestige outre-Atlantique et comptait l'utiliser pour le bien de la France ». Ratinaud ajoute : « Chacun s'attendait à un élan de gratitude pour le Père la Victoire ». Ce sentiment était celui de l'opinion publique mais non celui des hommes politiques. Les socialistes par ailleurs divisés la scission de Tours qui aboutira à la naissance du Parti communiste n'est pas loin détestaient Clemenceau. Les radicaux sa famille d'appartenance eux-mêmes lui reprochaient de ne pas les avoir soutenus lors des législatives. Au sein de la majorté qui avait été élue sous le signe de Clemenceau, les obstacles s'accumulaient. Il y avait tout d'abord les anciens ténors politiques qui lui vouaient une rancune tenace. Ensuite, les milieux économiques et financiers (et leurs relais à la Chambre) qui s'inquiétaient de la loi sur les dommages de guerre mis à la charge de l'Etat et des impôts qui en résulteraient immanquablement. Surtout, il y a les préventions des milieux catholiques à son égard. Ceux-ci souhaitaient une reprise des relations diplomatiques avec le Vatican, relations qui avaient été interrompues suite à la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat votée en 1905.
Je ne suis candidat à rien sauf à la retraite
Pour Clemenceau même s'il avait décoré des prêtres « qui s'étaient imposés par leur courage et leur dévouement » dans les tranchées il n'en était pas question. D'ailleurs, en mars 1918, à un moment particulièrement tragique de la guerre, il avait laissé sans réponse le cardinal Andrieux, archevêque de Bordeaux, qui demandait des prières publiques. Fin juillet, il avait refusé la présence du gouvernement à un service pour le repos des morts. Lors du Te Deum chanté à Notre-Dame à Paris pour remercier Dieu de l'armistice, il récidive. Au printemps 1919, il décline également une proposition du cardinal Mercier qui lui demande d'organiser « un acte de religion » à Notre-Dame avant la signature des préliminaires de paix. La loi de séparation toujours. Aristide Briand qui ne pardonne pas à Clemenceau de l'avoir accusé de défaitisme, orchestre la campagne anti-Tigre. C'est lui qui suscite la candidature de Deschanel, président de la Chambre des députés. Ultimes échanges d'une conversation (décisive) entre Briand et Deschanel qui vient de dire que « personne ne peut songer à se présenter contre Clemenceau ». Briand répond : « Il veut être président de la République mais jamais il ne l'avouera. Son orgueil est plus fort que son ambition ». Deschanel : « Je ne sais si je pourrais... J'ai été bien malade, ces mois derniers ! ». L'autre : « Bah ! Tout s'arrangera. A l'Elysée, vous pourrez vous reposer (...). Vous aurez pour vous les voix des catholiques, je m'en charge, mais seulement si vous acceptez le principe de la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican ». « J'accepte tout » dit Deschanel, sans voix. Nous voilà donc en ce début du mois de janvier 1920. Une délégation de députés catholiques menée par le petit Groussau vient voir Clemenceau. Dialogue. Groussau : « Mon cher Président, je puis vous garantir encore le succès, si... ». Clemenceau : « Quel succès, Monsieur Groussau, que voulez-vous dire ? ». Groussau : « Mais n'êtes-vous pas candidat à la présidence de la République ? ». Le Tigre : « Je ne suis candidat à rien sauf à la retraite, mon cher Monsieur Groussau ». L'autre n'y comprend plus rien et le dit. « Vos amis ont posé votre candidature ». Le Tigre : « Mes amis font ce qu'ils veulent et moi je fais ce que je veux ». L'autre : « Enfin, si on vous élisait, vous accepteriez ? ». Clemenceau : « Ce serait à voir ». Groussau : « Et, si vous acceptiez, reprendriez-vous les relations avec le Vatican ? ». Le Tigre : « Ça jamais ! ». La délégation, navrée, s'en va. Clemenceau s'assied à son bureau et écrit au président de la Chambre : « Je prends la liberté de vous informer que je retire à mes amis l'autorisation de poser ma candidature à la présidence de la République, et que s'ils passaient outre et obtenaient pour moi une majorité des voix, je refuserais le mandat ainsi confié ». Deschanel fut élu. Clemenceau démissionna immédiatement et prit sa retraite. Deschanel, malade mental, tomba d'un train et fut contraint à la démission après sept mois de mandat présidentiel...











