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Le Grand ministère de Gambetta

L'ancien animateur de la Défense nationale en 1871 ne s'est jamais résigné à la perte de l'Alsace-Lorraine. Chef incontesté de la fraction républicaine avancée, son heure sonne enfin le 10 novembre 1881 : Grévy ­ à contrecoeur ­ fait appel à lui. Fin décembre, les députés sont en vacances...

LE RÉSULTAT des élections législatives des 21 août et 4 septembre avait été sans ambiguïté : les républicains de gouvernement se retrouvaient 411, se répartissant entre 204 gambettistes, 168 amis de Jules Ferry (le président du Conseil du moment), 39 centre-gauche. Par ailleurs, la Chambre des députés comprenait 46 radicaux ­ l'extrême-gauche de l'époque ­ dont le très offensif Clemenceau, et 90 députés de droite, dont la moitié de bonapartistes. A ce moment, il s'agit de régler avant la rentrée parlementaire ­ le 28 octobre ­ la question de la pacification de la Tunisie. Jules Ferry rend visite, à la fin du mois de septembre, à Jules Grévy, président de la République, âgé alors de soixante-quatorze ans, qui passe ses vacances dans sa propriété jurassienne de Mont-sous-Vaudrey. On évoque l'avenir. Grévy lâche : ce sera Gambetta puisqu'il... le faut bien, mais son gendre Daniel Wilson se chargera d'animer l'opposition à Gambetta. Ce que l'historiographie de la crise que même Pierre Jeambrun, très favorable à Grévy et très hostile à Gambetta, est lui-même obligé d'admettre : « Les ennemis déclarés de M. Gambetta sont cantonnés à la droite et à l'extrême-gauche du parti républicain. M. Wilson leur sert de trait d'union. Les journalistes les plus violents, ceux de La France et de La Lanterne ne se cachaient pas pour prendre le mot d'ordre, chez lui, tous les jours à l'Elysée. Le palais national devint ainsi le véritable quartier général du complot. Souvent, pendant que les ministres étaient réunis dans la salle du Conseil sous la présidence de Grévy, les députés les plus ardents contre M. Gambetta délibéraient dans un salon voisin, avec M. Wilson ». En somme, l'Elysée contre Matignon, un cas de figure désormais bien connu et... d'une grande actualité. Bref, le 10 novembre 1881, Jules Ferry démissionne et Grévy convoque immédiatement Gambetta pour lui demander de constituer le nouveau gouvernement. L'historien Philippe Erlanger, dans sa biographie de Clemenceau, commente : « Enfin le tortueux Grévy a dû capituler ; le véritable chef de la majorité va prendre les affaires en main, la République, ayant trouvé la stabilité avec la logique, fonctionnera selon des normes dont les pays anglo-saxons démontrent les vertus ».

Enfin, le tortueux Grévy a dû capituler

Scheurer-Kestner, le fidèle ami alsacien de Gambetta, raconte dans ses mémoires (inédites à ce jour dans leur intégralité) ce que furent les jours qui suivirent la désignation : « Tout le monde s'attendait à une solution immédiate ; on savait que Gambetta s'était occupé d'avance de son ministère. On supposait qu'il n'y aurait plus qu'à faire insérer la liste dans le Journal Officiel. On attendait avec impatience la liste du ministère que, d'avance, on avait baptisé du nom de " Grand ministère ". Quatre jours se passent avant que l'organe officiel fut en mesure de satisfaire la curiosité publique. La liste du ministère Gambetta causa une profonde déception. Où était-il donc ce " Grand ministère " ? Quoi ! C'était pour nous donner cette simple " friture " qu'on nous a fait tirer la langue pendant quatre mortelles journées ? Voilà ce que disaient tout haut les Parisiens et tout bas les gens de l'Elysée en s'en frottant les mains. " Il ne durera pas deux mois " ricanait Wilson (...) ». Charmantes perspectives, mais que s'était-il passé ? L'intention de Gambetta était effectivement de réunir dans son gouvernement les grands noms du parti républicain. Ainsi aurait-on trouvé Freycinet à la Guerre, Léon Say aux Finances, Jules Ferry à l'Instruction publique, Brisson à la Justice, l'amiral Jaurréguiberry à la Marine, etc. Mais Freycinet, proche des milieux radicaux que le patriotisme de Gambetta indisposait, finit par refuser tout en réaffirmant son amitié. Léon Say, l'homme des milieux financiers, s'est déjà dérobé. Compte tenu de ces deux dérobades, Ferry à son tour se désiste. En fait, Freycinet craint que l'armée ne veuille pas d'un ministre civil et Say craint ­ pour ses amis de la haute banque et notamment Alphonse de Rotschild ­ la nationalisation des chemins de fer et la conversion des rentes. Du coup, Gambetta est obligé de s'en tenir à son seul groupe parlementaire, l'Union républicaine. Le 14 novembre, il écrit à sa compagne Léonie Léon : « Ouf, c'est fait, le sort en est jeté (...). J'ai pris une phalange de jeunes gens, que je mènerai à la bataille comme je le pourrai ; ils seront au moins disciplinés et homogènes, mais quelle grimace a fait Cambyse en voyant ma liste, j'ai eu du mal à garder mon sérieux ! ». Cambyse est le surnom de Grévy qui, effectivement, s'écrie : « C'est ça votre ministère ? Et M. Paul Bert aux Cultes ! C'est complet ! ». L'anticléricalisme de Paul Bert, en ces temps d'opposition acharnée entre une Eglise restée monarchiste et d'Ordre moral et la République, était connu de tous. Ajouter les Cultes à l'Instruction publique, c'était incontestablement annoncer qu'il n'y aurait pas de compromis de ce côté-ci.

Un gouvernement de la déception nationale, de mamelouks...

D'entrée, ce gouvernement a mauvaise presse. Il est qualifié de « gouvernement de la déception nationale (...), de gouvernement de mamelouks (...), de gouvernement de béni-oui-noui ». Conscience intellectuelle de la bonne société de l'époque, La Revue des Deux Mondes l'exécute : « M. Gambetta a choisi tout simplement dans son entourage des gens de bonne volonté et de soumission. » L'honorable éditorialiste qui déplore vraisemblablement que la moyenne d'âge de ce gouvernement ­ quarante-neuf ans ­ soit ridiculement basse, ne peut pas savoir que, parmi les « nuls » gambettistes, plusieurs feront une carrière de premier plan : Waldeck-Rousseau sera l'un des plus énergiques présidents du Conseil de la IIIe République. Rouvier sera plusieurs fois nommé à la tête du gouvernement. Félix Faure sera président de la République, etc. Et puis, il y a Gambetta lui-même : quarante-trois ans et en paraissant bien plus. Mangeant et buvant trop, pesant plus de 110 kg pour 1,70 m, grisonnant, le souffle court, prématurément vieilli par tant et tant de luttes contre l'Empire puis contre la Prusse, puis contre Mac Mahon, de Broglie et l'Ordre moral. Puis contre ses propres « amis » parlementaires bien installés dans la circonscription qui leur ménage le scrutin d'arrondissement auquel lui, Gambetta, souhaiterait substituer le scrutin de liste. Gambetta dont la bourgeoisie et les milieux de la banque ont la même opinion que Bismarck (!) : « Un bohême de cette sorte, d'habitudes aussi déréglées, vivant en concubinage, n'était pas, ne pouvait pas être un véritable homme d'Etat. » D'ailleurs, la bourse manifeste immédiatement sa défiance : moins 3 %. Le 15 novembre, Gambetta lit sa déclaration de programme à la Chambre, demandant « une majorité confiante et libre pour soutenir le gouvernement et pour le servir une administration disciplinée, intègre et fidèle, soustraite aux influences personnelles comme aux rivalités locales et uniquement inspirée par l'amour du dévoir et de l'Etat. » On peut comprendre le manque d'enthousiasme des élus d'arrondissement... Pour le reste, révision constitutionnelle limitée, épuration de la magistrature (largement bonapartiste et cléricale), stricte application du régime concordataire, création d'oeuvres d'assistance et de prévoyance, abaissement à trois ans de la durée du service militaire, institution de l'impôt sur le revenu, création d'une caisse d'assurance pour les invalides du travail, organisation d'un crédit immobilier agricole, reconnaissance du droit syndical, etc. Résultat : un accueil passablement froid. Un député républicain glissa à Gambetta : « Ne vous faites pas d'illusion. Vous êtes déjà condamné par la Chambre... Avec l'Elysée à dos et le clocher en face, la bataille est perdue. » La bataille était d'autant plus mal engagée que Gambetta procéda à une série de nominations destinées à montrer que si « on gouverne avec un parti, on administre avec des capacités. » Le fait d'être un républicain de la première heure ne conférait donc pas un brevet de compétence ? Un frisson d'effroi parcourut les bancs de cette Chambre républicaine... et l'essentiel des difficultés que rencontra le « Grand ministère » vint de là.

Nous entrons en puissance des médiocres, des eunuques

En fait, Gambetta était sans illusionn comme le démontre la lettre que, dès le 17 novembre ­ trois jours après son investiture ­ il écrit à son père : « J'ai été forcé, le mot n'est pas trop fort, de me mettre ce terrible fardeau sur les épaules... Je ferai mon devoir, tout mon devoir jusqu'au bout, et pourvu que la santé me reste, je compte bien, à force de travail, ne pas demeurer au-dessous de la tâche. Je n'énumère ni les difficultés, ni les périls : ils sont innombrables ; je me fie à la destinée et à ma passion du bien public. Le reste à la garde des dieux, s'il y en a. » Le 16 décembre 1881, les Chambres se séparent pour trois semaines. Auparavant, certains des ministères de Gambetta avaient eu l'occasion de faire passer un souffle nouveau ­ plus authentiquement républicain ­ sur le pays. Ainsi Waldeck-Rousseau, ministre de l'Intérieur de trente-cinq ans, avait-il adressé aux préfets la circulaire suivante : « C'est un devoir que de rendre l'Administration forte, lorsqu'on a la ferme résolution de la mettre au service du pays. Il ne peut donc être admis que les sollicitations, les demandes d'emplois et d'avancement continuent d'arriver au ministère en passant par-dessus la tête de ses fonctionnaires... J'ai résolu de retourner sans réponse les requêtes de cette nature qui me seraient directement adressées et de n'accueillir aucune recommandation qui ne me serait pas transmise par votre intermédiaire ». Le jeune ministre avait évidemment soumis cette circulaire (qui visait à mettre fin au clientélisme parlementaire entretenu par le scrutin d'arrondissement) au chef du gouvernement. Gambetta, tout en félicitant le ministre pour son courage, lui confia : « Avec cela, nous vivrons cinq ans ou nous vivrons trois mois. » Comme il s'y attendait, ce fut l'émeute parmi ceux ­ les députés ­ que Gambetta appelait les « sous-vétérinaires ». Waldeck-Rousseau fut traité de « terroriste » et ce d'autant plus qu'il avait mis en chantier une loi permettant la liberté d'association pour tous, y compris pour les syndicats professionnels. Le 17 janvier 1882, rentrée parlementaire. Gambetta, cinq jours auparavant, a, dans son journal La République française, réaffirmé la nécessité d'une réforme constitutionnelle dont le pivot serait l'introduction du scrutin de liste. Il écrit à Léonie Léon : « Je jouerai franc jeu, quitte ou double. Ils passeront sous les fourches Caudines ou je les abandonnerai à leur irrémédiable impuissance. » Le 26 janvier 1882, le « Grand ministère » tombe sous les coups de « ceux qui n'aiment pas la République (qui) se sont alliés aux bourgeois républicains, qui n'aiment pas les réformes sociales et qui sont incapables de concevoir le concept même d'intérêt national. Ce rejet de Gambetta marque le triomphe de la « république du minimum » chère à Jules Grévy (Pierre Antonmattei dixit). Il aura duré soixante-quatorze jours ! Pour l'opinion républicaine, c'était la chute de l'idéal républicains et les prémices de la crise du parlementarisme. De Vogüe, analyste lucide, résuma l'ensemble de la problématique en cette phrase lapidaire : « Gambetta est bien tombé, nous entrons en puissance des médiocres, des eunuques... » Gambetta meurt l'année suivante, mal soigné (certainement), moralement miné (très vraisemblablement). Grévy, réélu à la présidence de la République en 1885, dut démissionner en 1887 : son gendre, Daniel Wilson, le tombeur occulte de Gambetta, se livrait au trafic des décorations à l'abri de l'Elysée...

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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BIBLIOGRAPHIE Gambetta, héraut de la République, Pierre Antonmattei, Editions Michalon, 1999. Gambetta ou le rêve brisé, Daniel Amson, Tallandier, 1994. La République des opportunistes, Jérôme Grévy, ...





CHRONOLOGIE 1838 : naissance de Gambetta 1859 : Gambetta prend la nationalité française 1869 : Gambetta, député de Marseille 1870 : ministre de l'Intérieur (Défense nationale) 1871 : député ...



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