Le grand blond a adopté « Sans famille » et Pierre Richard fait une entrée remarquée à la télévision avec Vitalis, un homme abattu mais qui relève la tête.
A VOS LARMES ! P rêts ? Pleurez ! Que ceux qui n'ont pas senti monter les sanglots longs du chagrin en lisant Sans famille lèvent leur mouchoir. Le roman d'Hector Malot, donné aux enfants pour leur apprendre la vie terrifiante d'un petit môme du XIXe siècle, avait un côté Zola en culottes courtes dans la veine d'une bonne partie de la littérature enfantine de l'époque.
Pierre Richard, en se frottant au rôle de Vitalis pour France 2, a su assécher les torrents de larme et donner ce qu'il fallait de sourire et de tendresse au comédien qui achète le petit Rémy pour emporter cette série en deux épisodes sur de surprenants chemins. Le grand blond a abandonné ses chaussures noires pour d'autres sentiers qu'ils avale à son rythme. « Je suis un vagabond, comme Vitalis. Quand je rêve, je suis vagabond, je me vois sur des routes, seul». Et s'il ajoute, mi-figue mi-raisin, « faudrait voir un psy », il ne faut y voir que le sens de la formule, vite envolée au profit de l'évocation du comédien errant d'Hector Malot. Avec le petit Jules (prénom de Vallès, grand ami de l'auteur de Sans Famille), Pierre Richard a bâti un splendide duo. On sait trop si c'est le héros des Fugitifs ou le chanteur au coeur et à la voix brisée qui dit à l'enfant : « Je vais t'apprendre à regarder », en l'emmenant à l'école de la vie en compagnie de sa petite ménagerie. Ce « road movie à pied » avec des chiens « adorables et pas très pros » et un singe craquant aux réactions imprévisibles est digne d'une carrière où le rire et la tendresse ont bâti un vieux couple qui a su résister aux assauts du temps qui passe.
J'étais la petite lumière qui faisait rire
Le général Jolicoeur, petit singe perdu dans le gel bourgeois et les forêts givrées, amène le comédien à évoquer ses tournages avec les animaux. Grands moments de dressage réciproque, si l'on en croit le face à face avec un guépard chez Zidi. « Le guépard n'était pas fier. Moi non plus. Affolé, il a fini par sauter sur le cameraman». Ou une autre fois :« J'ai joué avec un chimpanzé qui avait un regard humain, un regard de fou ». Curieusement, son « road movie » personnel l'a conduit aux confins de l'URSS. Pierre Richard, même s'il ne l'avoue pas par pudeur, semble beaucoup aimer ces immensités qui terrorisent ou intriguent selon qu'un Poutine ou un Brejnev se lève du mauvais côté du tombeau de Lénine. Tout a commencé il y a bien longtemps. « En Azerbaïdjan, au Kazakstan, en Mongolie, on a vu tous mes films. J'étais curieux de voir un Mongol qui m'adore alors qu'un Italien ne e connaît pas». Et d'ajouter :« J'étais la petite lumière qui faisait rire. Je représentais le cinéma français. Il n'y avait que le cinéma français. Maintenant, les Américains ont tout balayé, comme partout ». Pour ne plus être la petite poussière qui passe sous les restes du Mur de Berlin, Pierre Richard joue en Sibérie avec des comédiens chiliens avec qui il a brûlé quelques planches dans l'Hexagone. Tout ce petit monde interprète Meurtre à Valparaiso en français. L'interprète est sur scène.« On lui a écrit aussi un rôle». Délirant ? Non, tendre et amusé, quand il avoue : « En scène, je ne pouvais pas en placer une ».
Un homme qui se rebiffe contre l'ordre établi. Ce n'est pas un veau qu'on mène à l'abattoir
Sans famille ? Pour avoir joué cette pièce de façon un peu trop personnelle il y a longtemps, Pierre Richard aujourd'hui peut réfuter avec vigueur, voire une part de rage, l'argument qui voudrait qu'Hector Malot soit dépassé. « C'est une histoire éternelle. Dépassé ? A ce moment, Molière, Racine le sont aussi ! La tendresse, l'amitié, le rêve ne sont pas plus vieillots». Son Vitalis est un étrange bonhomme qui « se rebiffe contre l'ordre établi, empli de nostalgie, de tristesse, qu'il évoque à demi-mot. Ce n'est pas un homme battu. Il relève la tête. Ce n'est pas un veau qu'on mène à l'abattoir ». Et il y a cette initiation, comme dansLe jouet où un journaliste apprivoise un enfant gâté. Dans Sans famille, il apprend à Rémy quelques tours, un peu d'accordéon et tout ce qui fera de lui un être différent, grandi, dans toute l'acception du terme. Alors que France 2 allume la lumière dans quelques millions de foyers pour ses héros, Pierre Richard est déjà loin. Il s'est lancé dans Une bouteille à la mer. La pièce débute en janvier à Paris. « Woody-allenienne », l'oeuvre joue sur le fil du rasoir entre rire et tragédie.
Son singe sur l'épaule, Vitalis, auquel Pierre Richard apporte son humanité, est un homme debout.
Photo France 2 - Laurent Denis











