A Valentigney, un père de famille avait tué sa femme pendant une nuit de décembre 1997 de plusieurs coups de couteau. Un geste qu'il ne s'explique toujours pas.
IL m'a bien dit qu'il avait tué sa femme mais qu'il ne voulait pas le faire, qu'il n'avait aucune raison pour le faire et qu'il ne comprenait pas ce qui s'était passé. Depuis ses premières confidences faites par l'accusé à un jeune policier dans le hall du commissariat de Valentigney, le mystère Gokce n'a guère progressé. Hier après-midi, dans le box des assises du Doubs, ce jeune Turc de 30 ans affiche la même mine dépitée et proclame les mêmes regrets. Rien ne permet vraiment d'expliquer le geste de sauvagerie qui a été celui de cet ouvrier de l'automobile, inconnu de la justice jusqu'alors. Ce soir du 17 décembre 1997, il est couché avec son épouse dans la chambre de leur appartement du quartier des Buis. Leurs deux fillettes dorment à côté. Sujet à de douloureux maux de tête, Ahmet Gokce ne parvient pas à dormir. Au coeur de la nuit, il finit par se lever, marchant dans l'appartement pour tenter de faire passer cette céphalée qui le hante depuis quelques années. En vain, il finit par se retrouver dans la cuisine et, sans aucune raison, par s'emparer d'un couteau. Retour dans la chambre. Il prend un coussin qu'il applique sur le visage de sa femme, avant de la frapper d'une quinzaine de coups de couteau. Le médecin légiste constatera ensuite que plusieurs coups ont blessé la jeune mère aux mains et aux bras. Des « lésions de défense » classiques en pareil cas. Mais la victime, à demi endormie et étouffée par l'oreiller, ne réussit pas à parer tous les coups. La lame lui perfore la poitrine à plusieurs reprises, causant des hémorragies fatales.
Tentative de suicide discutée
« Il m'a expliqué avoir avalé tous les médicaments qui se trouvaient à sa portée, avant d'ouvrir le gaz en s'allongeant sur le sol pour mourir, mais sans y parvenir. Ensuite, il aurait tenté de s'électrocuter dans le bac à douche en branchant le sèche-cheveux, sans plus de succès », détaille dubilatif le capitaine de police, Jean-Jacques Kieffer. Cet enquêteur ne cache pas sa perplexité sur cette intention suicidaire dont la seule trace probante est constituée par « de légères plaies à l'abdomen ». Après avoir caché à ses deux fillettes le drame qui s'est joué au cours de la nuit, Ahmet Gokce les a envoyées chez ses parents, prétextant que leur mère était souffrante. Il s'est ensuite directement rendu au commissariat où il a raconté cette version des faits qui, pour l'essentiel, semble aussi plausible qu'insensée.
L'histoire est en effet d'une simplicité déconcertante. C'est celle d'un moment d'absence, d'un esprit submergé par la douleur d'une céphalée chronique, qui commet l'irréparable, sans savoir ni comprendre pourquoi.
Doux ou brutal ?
Toujours à l'affût d'un éclaircissement, indispensable à une bonne justice, la présidente Marie-Agnès Crédoz relève la progression des migraines au fil des heures avant et après le crime. L'accusé n'a cessé d'évoquer ces maux dans les heures et les minutes qui ont précédé son geste. Un mal qui s'estompent avec sa prise de conscience progressive de ce qu'il vient de commettre. Comme si l'élimination de sa moitié l'avait en quelque sorte libéré. Mais pourquoi elle ? Pourquoi supprimer Nesibe, cette jeune femme qu'il avait connue adolescente, qui lui a donné deux enfants avec qui il était « sérieux et doux » selon l'enquête de personnalité ? Même si du côté de sa belle famille, aujourd'hui partie civile et assistée de Me Saiah, on le décrit comme « parfois brutal ». L'annonce, quelques jours avant le drame de la nouvelle grossesse de Nesibe a-t-elle fonctionné comme un déclencheur ? L'accusé assure que non. Et rien dans leur vie de couple ne vient d'ailleurs annoncer une telle démesure. Le cas d'Ahmet Gokce et de son crime n'est donc apparemment pas prêt d'être élucidé. Les psychiatres qui se succéderont aujourd'hui à la barre ont déjà manifesté leurs divergences au cours de trois expertises contradictoires. A travers leurs analyses, ils tenteront aujourd'hui d'éclairer les jurés qui doivent rendre leur verdict dans la soirée.
Grève : l'incertitude
Malgré la grève des avocats bisontins, décidée en fin de semaine dernière et qui doit prendre effet ce mardi matin, le procès en cours se poursuivra jusqu'à son terme. Me Michel Levieux qui assure la défense de l'accusé en a convenu, en accord avec le bâtonnier Vanhoutte et la présidente Crédoz. Le procès ayant commencé la veille de la grève, cette décision de bon sens ne signifie en rien qu'il se « désolidarise du mouvement en cours, bien au contraire » a tenu à préciser l'avocat bisontin. En revanche, le mouvement pourrait poser problème dès jeudi matin. Des avocats bisontins doivent assister les auteurs et les victimes dans une affaire de viols prévue sur deux jours. S'ils respectent les consignes syndicales qui demandent une revalorisation des indemnités de commissions d'office, ils pourraient refuser de plaider.











