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L'usine en prison

Libre, le travail peut être vécu comme une aliénation. Dans la Maison centrale d'Ensisheim, il apporte à l'inverse un semblant d'évasion.

ILS ONT gardé assez d'humour pour en sourire. Des détenus de la Maison centrale d'Ensisheim remplissent des sacs plastique de cotillons, serpentins, sarbacanes et nez rouges. Pour voir la vie du bon côté, même du mauvais côté des grilles ? « Le plus drôle, c'est qu'en bas, ils fabriquent des échelles!» précise un détenu, le crâne rasé, mais l'oeil aimable. De quoi s'évader en somme...

Ça ressemble à une usine quelconque. Un candide, qui serait arrivé ici sans pousser une demi-douzaine de portes métalliques, se croirait dans la zone industrielle du coin. Le surveillant ressemble plus à un contremaître qu'à un maton. Tranquille : « Regardez, ils sont tous calmes, comme leur chef!»

On a l'illusion d'être dehors. Illusion est le mot juste...

Directeur adjoint de l'établissement, en charge du travail pénitentiaire, Alain Cacheux traverse les ateliers le regard droit et électrique. Il est attentif aux remarques et, visiblement, inspire le respect à ces « salariés », des condamnés de cour d'assises qui, rappelle t-il, « ne sont pas vraiment des enfants de choeur. Ils manipulent des chalumeaux, des cutters... La force est de leur côté. La stabilité de l'atelier repose sur une forme de consensus, c'est une cohabitation intelligente ». Dans le plus grand atelier de l'usine-prison, deux surveillants supervisent une trentaine de détenus répartis sur 2600 m². L'un d'eux résume la pensée de son directeur : « Ils se tiennent à carreau parce qu'ils ne veulent surtout pas perdre leur boulot ! » C'est que le travail, en prison, apporte un semblant de liberté.« On a l'illusion d'être dehors. Illusion, c'est le mot juste...» ironise un colosse à l'atelier farces et attrapes. A l'étage en dessous, un détenu soude des barres de fer : « Ça me rappelle la plomberie-chauffage... Travailler en prison, c'est presque nécessaire. Promenade le matin, sport l'après-midi : moi, au bout de six mois, j'en pouvais plus ». « Ici on rigole, on s'entraide, c'est un travail d'équipe », ajoute même un barbu qui confectionne des chapeaux en carton vert pomme. « Une fois qu'on retourne en cellule, c'est plus la même ambiance ». « Le monde des ateliers et le monde de la détention sont deux mondes différents », reprend le colosse. « Dans une cellule, les murs ne cessent de rétrécir ». Dans la routine de ces criminels en quête de repentance, le travail apporte donc « un bout de normalité », selon l'expression de la directrice, Valérie Decroix. « C'est comme pour vous : notre moteur premier, c'est l'argent!» poursuit le colosse. Il remplit ces sacs de cotillons depuis neuf ans déjà. « Le boulot est inintéressant, c'est du travail à la chaîne. On le fait pour assister sa famille. Il faut montrer qu'on existe un peu. Montrer que papa est toujours là...» Dans l'atelier voisin, un homme tresse des éponges métalliques : « J'étais chef d'entreprise et ça, c'est un boulot pour déficient mental!»Pourquoi le faire alors ? « Parce que je préférerais crever la gueule ouverte plutôt que de demander à ma fille de m'envoyer un mandat ! » Il y a ceux qui refuseront toujours de « coopérer au système».

Je préférerais crever que de demander à ma fille d'envoyer un mandat !

Mais environ 80 % des 215 détenus d'Ensisheim ont ainsi choisi de travailler : « 90 pour des entreprises extérieures, 45 pour l'entretien de l'établissement (cuisine, balayage, plomberie...) et une trentaine en suivant des stages de formation professionnelle », détaille Alain Cacheux. Cette proportion devrait même être encore peu plus forte : « Il nous manque une vingtaine de postes pour satisfaire tout le monde ». Les entreprises motivées à la fois par des considérations altruistes (aider des prisonniers) et égoïstes (elles bénéficient de certains avantages fiscaux) peuvent donc se manifester. L'argent gagné (lire l'encadré) par le détenu sert à assumer les locations de la télé (250 F par mois) et du frigo (50 F par mois), à s'offrir des ordinateurs ou des plaisirs gastronomiques mais surtout à redevenir actif, donc responsable. « C'est bien de s'assumer : on nous prend déjà tout!» confie le colosse des cotillons, qui continuera à verser tous les francs qui lui restent à une famille qu'il ne peut plus embrasser : « C'est pas grave s'il n'y a plus rien dans mon placard. Après tout, ils vont pas me foutre dehors si je paie pas mon loyer!» Ça serait trop beau...

80 % des 215 détenus d'Ensisheim ont choisi de travailler. Pour s'aider matériellement et moralement.

H. de C.

Hervé de Chalendar

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