Résistant de la première heure, plus jeune général de « l'armée des ombres », Premier ministre, président de l'Assemblée nationale, maire de Bordeaux durant 48 ans, Jacques Chaban-Delmas aura été une grande figure de la vie politique française.
GAULLISTE de la première heure, figure historique de la Résistance, l'ancien Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, décédé vendredi soir d'une crise cardiaque à l'âge de 85 ans, aura régné sans partage sur la mairie de Bordeaux pendant près d'un demi-siècle. En mai 1995, diminué physiquement par plusieurs opérations chirurgicales, notamment d'une péritonite, des genoux et de la hanche, le « Duc d'Aquitaine » avait mis fin à son mandat municipal avant d'être remplacé, le mois suivant, par le Premier ministre Alain Juppé. « Homme pressé » de la politique française, ce grand sportif au physique de jeune premier devait gravir quatre à quatre les échelons de la notoriété. Plus jeune général de « l'armée des ombres » à 29 ans, maire de Bordeaux de 1947 à 1995, celui dont « le sourire était la meilleure arme » collectionne les maroquins sous la IVème République. Président de l'Assemblée nationale à trois reprises, Premier ministre en 1969, il échoue dans la course à l'Elysée cinq ans plus tard.
Un « général galopant »
Né à Paris le 7 mars 1915, diplômé de l'Ecole libre des Sciences politiques, Jacques Delmas est rédacteur au quotidien « L'Intransigeant » au début des années 30. Au lendemain de la guerre - il a servi dans les rangs des Chasseurs alpins - il est attaché au ministère de la Production industrielle. En 1943, il passera brillamment le difficile concours administratif de l'inspection des finances. Dès décembre 1940, il s'est engagé dans la Résistance sous le pseudonyme de Lakanal (le nom de l'établissement où il a été lycéen). Il commence par faire du « renseignement » avant d'entrer au réseau « Action». Dans la clandestinité, il rencontre François Mitterrand, auquel il conservera toujours admiration et amitié. Délégué national, chargé de toutes les opérations militaires sur le terrain - cette responsabilité lui vaudra, le 1er mai 1944 le grade de général de brigade - il effectue la liaison entre le général Koenig à Londres et Alexandre Parodi à Paris et parvient à échapper à la Gestapo qui a mis sa tête à prix. « J'étais un général galopant qui sillonnait la ville (Paris) au pas de course », racontera-t-il plus tard. C'est à cette époque qu'il ajoute le nom de Chaban (emprunté à un château périgourdin) à son patronyme. En mai 1944, il parcourt à vélo 250 km dans une France ravagée par la guerre pour apporter à Paris les instructions de l'état-major interallié à la Résistance. Trois mois plus tard, en août, il entre en vainqueur dans Paris libéré au côté du général de Gaulle. A 29 ans, « le jeune homme à la gabardine » devient délégué militaire du gouvernement provisoire.
Le héraut de « la nouvelle société »
Inspecteur des finances en octobre 1945, Jacques Chaban-Delmas est nommé chargé de mission au ministère de la Guerre puis à celui de l'Information. Elu député radical-socialiste de Gironde en 1946, le jeune Compagnon de la Libération s'empare avec panache de la mairie de Bordeaux en 1947. De Gaulle lui avait demandé : « Rendez à cette ville la splendeur qu'elle n'aurait jamais dû perdre». Membre du RPF (gaulliste) dès sa création en 1947, il devient président du groupe gaulliste à l'Assemblée nationale en 1953. En juin 1954, il entre au gouvernement comme ministre des Travaux publics, des Transports et du Tourisme. Nommé ministre d'Etat en février 1956, il est ministre de la Défense nationale de 1957 à 1958. Après le retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958, il est élu président de l'Assemblée nationale. Il occupera ce poste pendant toute la première décennie de la Vème République. En juin 1969, le président de la République, Georges Pompidou, appelle Jacques Chaban-Delmas à Matignon. Premier ministre jusqu'en 1972, il s'efforce de promouvoir une « nouvelle société plus juste et plus humaine». Dans son cabinet, on remarque des hommes comme Jacques Delors ou Simon Nora. Ancien international de rugby, tennisman, habitué des « greens », Jacques Chaban-Delmas se lance dans la course à la présidence de la République en 1974. Mais il ne fait pas l'unanimité dans les rangs gaullistes. 43 députés UDR, dont Jacques Chirac, se rallient à la candidature de Valéry Giscard d'Estaing. Au premier tour, Jacques Chaban-Delmas, avec seulement 15,10 % des voix, est largement distancé par Valéry Giscard d'Estaing. Président du conseil régional d'Aquitaine de 1974 à 1979 - puis de 1985 à 1988 -, le fringant septuagénaire retrouve le perchoir de l'Assemblée nationale de 1978 à 1981 et - à défaut de Matignon - de 1986 à 1988. Candidat malheureux contre Laurent Fabius à la présidence du Palais-Bourbon en 1988, puis contre Henri Emmanuelli en 1992, contesté par ses propres amis politiques, Jacques Chaban-Delmas se maintiendra dans son fief de Bordeaux jusqu'en mai 1995. Au cours des dernières années, Chaban-Delmas avait vu son étoile pâlir avec les déboires financiers du club de football des Girondins de Bordeaux, les critiques d'« anomalies de gestion » formulées par la Chambre régionales des comptes et les fortes oppositions au projet de métro automatique léger (VAL). Devenu président d'honneur de l'Assemblée nationale en novembre 1996, il avait quitté « la grande famille parlementaire » au printemps de 1997 au lendemain de la dissolution de l'Assemblée décidée par le président Chirac. Commandeur de la Légion d'honneur, croix-de-guerre 39-45, Jacques Chaban-Delmas, marié trois fois et père de quatre enfants, est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels « L'Ardeur », « Charles de Gaulle », « la Libération », « Montaigne » (son lointain prédécesseur à la mairie de Bordeaux) et des « Mémoires pour demain ».
20 ans après (ici en mai 88 pour une visite à François Mitterrand), Jacques Chaban-Delmas était toujours un homme pressé.
AFP











