Le 12 novembre 1918, on continue de fêter à Belfort, comme dans l'aire urbaine, l'armistice et la fin de la guerre. Mais cérémonies, discours et manifestations officielles laissent place à la liesse populaire.
APRÈS 1562 jours de combats et de massacres, la Grande guerre s'achève le 11 novembre 1918. L'armistice qui met fin à l'effroyable boucherie prend effet à 11 h. Mais dans l'aire urbaine comme dans toute la France, la grande et bonne nouvelle est connue dès le début de la matinée. A 8 h 30, le journal « La Frontière » l'affiche dans sa vitrine. Comme ce lundi est à Belfort jour de marché, la foule est nombreuse. Un attroupement se forme. On se presse pour lire et relire le bref communiqué. Prudents et équipés, certains sortent crayon et calepin et recopient les quelques lignes. Les visages sont d'abord graves et silencieux. Si longtemps attendue, la fin du cauchemar laisse en effet incrédule une population trop souvent abusée. Puis, à l'incrédulité succède l'enthousiasme. Le doute effacé, c'est l'explosion. On se serre les mains, on se congratule, on s'embrasse, on pleure, on crie, on hurle de joie. Une joie un court instant tempérée par une pensée pour les disparus et la douleur de leurs proches, puis une joie vite redevenue allégresse et délire. De la place du marché, la nouvelle se propage comme une trainée de poudre dans toute la cité, bien avant que le tambour de ville ne lise quartier après quartier la proclamation rédigée par le maire adjoint Xavier Houbre, faisant fonction de maire : « Après plus de 51 mois de sacrifice et d'héroïsme, les alliés sont vainqueurs. L'Allemagne vaincue capitule et souscrit aux conditions de l'armistice. Les hostilités cessent aujourd'hui à 11 h. Pour fêter dignement ce jour de gloire, je vous invite à pavoiser vos demeures. Qu'à toutes les fenêtres flottent les drapeaux victorieux des alliés. Gloire à nos armées. Vive la France ! Vive la République ! Vive nos alliés!»
« Gloire à nos armées »
Belfort n'a pas le monopole de l'information. Dès 9 h le préfet M. Mage fait envoyer dans toutes les mairies du département les télégrammes suivants : « Conditions armistice acceptées par les Allemands. Hostilités cessent ce matin à 11 h. Gloire à nos armées ! Vive la France ! Vive la République ! Sonnez les cloches ! Pavoisez ! Donnez congé aux enfants des écoles publiques!» Des impératifs, des points d'exclamation, des exhortations que le bon peuple n'a pas attendu pour descendre dans les rues et manifester sa joie. A 11 h, toutes les cloches des églises et des chapelles sonnent. Dans les écoles, après avoir fait chanter la Marseillaise, les instituteurs donnent congé aux élèves. Congé est également donné aux anciens de la Société alsacienne, l'ancêtre de l'Alsthom, un exemple suivi par la quasi totalité des entreprises de l'aire urbaine. L'après-midi s'annonce chaude, d'autant qu'après une matinée brumeuse, le soleil participe à la fête, inondant de lumière villes et villages dont les couleurs reines sont le bleu, le blanc et le rouge. Fenêtres, balcons, terrasses, véhicules, quais, toits, les trois couleurs sont omniprésentes. A midi, dévalisés, les magasins ont épuisé leurs stocks de drapeaux, cocardes, fanions et oriflammes. Administrations et collectivités ne sont pas en reste. Préfecture, mairies, bâtiments publics, monuments, châteaux de Belfort et Montbéliard sont pavoisés. Précédant la décoration officielle, moins solennel mais plus touchant, des officiers de la deuxième division marocaine ont placé un petit drapeau au ruban de l'Alsacienne de la statue « Quand même » est dans la main du mobile agonisant qu'elle soutient.
Belfort est noire de monde
Après le déjeuner, toute la population endimanchée est dans la rue. Belfort est noire de monde. Aux soldats et aux Belfortains se sont ajoutés de nombreux habitants des communes voisines venus à pied ou par le tramway départemental, qui comme son cousin belfortain arbore fièrement les trois couleurs. Au programme de cette journée de la victoire, des manifestations officielles. Dans le ciel belfortain d'abord d'où, lancé et sorti d'une fusée, un immense drapeau tricolore descend, suspendu à un parachute à la corolle également tricolore. A peine le temps de manifester sa joie, et déjà les avions, « les oiseaux de France » prennent possession de l'azur. Drapeaux en guise de mitreilleuses sur les ailes, ils rasent les toits et effectuent loopings, boucles et tonneaux sous les applaudissements d'une foule en liesse. A la mairie, délégations d'anciens combattants et d'ouvriers se succèdent. Xavier Houbre est acclamé mais c'est à la nuit tombée que commence la vraie fête, la fête populaire. Pour la première fois depuis août 1914, Belfort sort des ténèbres. Impatiente, la population n'attend pas l'arrêté officiel signé par l'autorité militaire qui stipule : « Il n'y a plus de raison de voiler les lumières. Si les cafés, magasins, fenêtres particulières sont éclairés, la police a reçu jusqu'à nouvel ordre la consigne de ne pas dresser de procès-verbaux. » Une délicate attention dont le peuple se moque comme de sa première lampe à huile. Et une égale insouciance accueille l'abrogation de l'arrêté préfectoral du 24 octobre 1914 qui interdisait tous spectacles, concerts et séances de cinéma.
On boit, on chante, on fraternise
Bien au contraire les cafés sont illuminés, bondés et pris d'assaut. On boit, on chante, on fraternise. A 21 h, les Canadiens entament un concert improvisé place Corbus. Rapidement, ils sont rejoints par des soldats français et américains. Si les enfants sont au lit, les vétérans de 1870 sont dans la foule, médailles fièrement accrochées au revers de leur veste. Quand la nuit est totale, la poudre parle. Pétards, fusées, feux de bengale zèbrent le ciel. Les artificiers de la place de Belfort envoient des fusées éclairantes et les projecteurs des batteries anti-aériennes s'allument. Le passage du 11 au 12 novembre n'interrompt pas la fête. A 1 h du matin, une cinquantaine de soldats de la manutention défile derrière une voiture où sont entassés quatre musiciens qui jouent en non-stop les deux succès de la journée la Marseillaise et la Madelon. C'est le dernier défilé d'une soirée historique et bien arrosée par certains. C'est le cas notamment de deux adjudants de l'escadrille US, qui plus à l'aise avec un manche à balai qu'avec un guidon renverse à 1 h 15 du matin en face du café du Commerce le soldat Jules Poggi du régiment colonial du Maroc. Sur leur moto, les deux aviateurs transportent ensuite le blessé au tout proche hôpital militaire.
« La chaleur est dans les coeurs »
Au matin du 12 novembre, la fête reprend. la journée est plus froide mais comme l'écrit le journaliste de « La Frontière », « la chaleur est dans les coeurs. » Cortèges avec drapeaux, défilés patriotiques, monômes d'adolescents continuent dans tous les quartiers. Prévoyants ou patriotes, les patrons ont accordé un jour complet de congé. Dans le centre ville, l'animation est toujours intense. On a ressorti accordéon et banjo et du Commerce à la Taverne, on tricote des gambettes. La bière coule à flot et gagner le comptoir demande patience et obstination. Le nécessaire ravitaillement est rendu difficile par la densité de la foule. A 17 h, un apprenti, tirant une charrette chargée de fûts de bière, coince les roues dans les tails du tram, envoyant cul par-dessus tête un chariot à deux roues conduit par deux soldats. Au bout de dix minutes, le cheval, le chariot et les soldats sont relevés, indemnes. Les fûts de bière sont également intacts au grand soulagement des consommateurs du proche café Glacier. Autre lieu très animé, la gare. S'y retrouvent des Belfortains qui avaient quitté la cité lors des bombardements et des Alsaciens exilés qui attendent avec impatience le retour dans une province redevenue française. Avec les Américains, les Alsaciens sont d'ailleurs les plus applaudis et plus particulièrement une délégation de maires et de vétérans arrivés à Belfort par le tramway départemental et en partance pour Paris, invités d'honneur des cérémonies nationales.
L'Alsace libérée au coeur de toutes les conversations
L'Alsace « libérée » est au coeur de toutes les conversations, l'Alsace si proche et si chère aux Belfortains. Et Xavier Houbre, le maire, de rappeler dans le message de félicitations qu'il envoie au gouvernement que « Belfort qui pendant un demi-siècle, a été le lien entre la France et l'Alsace se réjouit tout particulièrement en pensant que la paix sanctionnera bientôt le retour de l'Alsace à la France. » En attendant, les langues de certains vont bon train et déjà les politiques pensent au lendemain. Les édiles belfortains souhaitent que le 35e et le 42e R.I. entrent les premiers à Mulhouse, une entrée justice, récompense et revanche pour les deux régiments de la cité du Lion qui avaient largement participé à la première « libération » de la cité alsacienne en août 1914. Autre préoccupation des états-majors politiques, l'hommage à rendre aux vainqueurs. Déjà les propositions fusent. On verrait bien la place d'Armes devenir place maréchal Foch, le faubourg des Vosges avenue des Grandes Armées et le faubourg de Montbéliard, avenue Georges Clémenceau. Des propositions dont n'a cure une population trop occupée et trop heureuse de fêter la victoire et surtout la fin de la guerre. A part cela, c'est la St-René mais tout le monde s'en... moque.
« Le maire de Belfort au nom de la municipalité, du conseil municipal et de la population belfortaine, à l'heure où la victoire couronne la France, salue les morts pour la patrie, envoie l'expression de son admiration et de sa reconnaissance aux glorieuses armées de la République, des pays alliés et des Etats-Unis qui ont remporté la victoire du Droit, au maréchal Foch, au gouvernement de la République au citoyen Georges Clémenceau qui ont bien méritée de la patrie... » (Xavier Houbre, adjoint faisant fonction de maire)
D.R.
Cartophiles et collectionneurs du Territoire de Belfort.
D.R.











