Conservés par ses descendants, le carnet de bord et les photos du lieutenant Pierre Jaminet donnent un éclairage inédit sur la Première Guerre mondiale dans le Sundgau. Extraits.
D imanche 2 août 1914 : mobilisation à Besançon. 9 août : départ pour Dannemarie en auto après manoeuvre des batteries. Cantonnement d'alerte à la mairie. 10 août : cantonnement chez l'instituteur à Eglingen.
Attaque sur Montreux
13 août : cantonnement à Cunelières. L'infanterie occupe Montreux-Vieux et Jeune. Un groupe est au nord de Montreux-Vieux vers Chavannes-sur-l'Etang, un deuxième entre Cunelières et Montreux-Château. A midi, quatre obus sont tirés sur Montreux-Vieux. A trois heures, violent bombardement des deux Montreux. Violent combat : les Allemands s'emparent de Montreux-Jeune après la débandade du 235e surpris à 20 h (200 tués, 200 blessés, 1000 Allemands hors de combat), très éprouvé par l'artillerie et l'infanterie. Bombardement jusqu'à 19 h, riposte vigoureuse de notre artillerie. Incendie des deux Montreux mais l'infanterie reste à Montreux-Vieux, notre dernier point en Alsace.
Viaduc de Dannemarie
14 août : on occupe Montreux-Jeune, abandonné par les Allemands après des pertes cruelles. En débandade paraît-il. 26 août : on occupe des positions de surveillance sur Traubach et Dannemarie. Vers 13 h, destruction du viaduc ouest de Dannemarie. Opération jugée inutile par tout le monde car le lendemain on se replie tout en laissant à Valdieu, à quelques kilomètres du viaduc, un bataillon en avant garde. De plus, cette ligne de chemin de fer arrive sur le secteur de Bessoncourt, le plus fort de Belfort, tandis que l'autre ligne de Pfetterhouse, prévue pour de gros débarquements, était seule à redouter. Destruction du viaduc Est vers 24 h. 1er octobre : à Dannemarie, depuis 11 jours, on se prépare pour les cantonnements d'hiver. On se rase au point que, comme distraction, je me coupe la barbe. On attend les événements, comme toujours depuis deux mois. 19 octobre : les rapports entre la division et la place de Belfort se tendent. Incursions de contrôle des chefs de service de Belfort. L'un donne rendez-vous au commandant Duperray (Génie) dans une localité occupée par l'ennemi. Engueulade ! On avance lentement vers le nord mais nous ne bougeons pas d'ici avant que tout danger d'attaque sur Belfort ait disparu. Nous sommes la ligne de défense avancée. 10 décembre : le quartier général se trouve mal à Bréchaumont. Il veut se rendre à Fontaine mais c'est refusé car en France ! L'offensive générale se produit : ordre brusque d'attaquer vers Burnhaupt-le-Bas et Pont d'Aspach le jour de Noël, avec effet de surprise. Mais l'infanterie ne marche pas, l'artillerie n'a pas eu le temps de s'installer : c'est piteux, résultat nul.
Attaque d'Ammertzwiller
27 janvier : au matin, deux colonnes se lancent à l'attaque d'Ammertzwiller. Une première, la 113e brigade (Albert) se porte du Pfannestiel à la route Burnhaupt-Balschwiller. Une deuxième, la 114e brigade (Quais) se porte sur les hauteurs entre Ammertzwiller et Burnhaupt-le-Bas. La première avait à parcourir un chemin que les patrouilles effectuaient tous les jours sans inconvénient. A 7 heures, canonnade formidable, concert effrayant. Le canon de 75 tire par six. Tous les canons crachent. Un quart d'heure plus tard, les attaques débouchent : la 113e est à sa route, la 114e est en retard. Albert, content de jouer un tour à son voisin qu'il tient, qu'il étrangle aujourd'hui, ne bougera, ne prendra Ammertzwiller que quand la 114e sera arrivée à sa gauche. Dans sa marche, il n'avait subi aucune perte et à sa route qu'il aurait dû dépasser facilement, il perd tout ce qu'il veut. La 114e arrive à la gauche à 15 h et Quais veut faire une attaque. Je suis agent de liaison vers Albert qui m'écoeure et reste indifférent aux actions entreprises, ne cherchant qu'à anéantir son voisin Quais. Nos hommes sont obligés de se replier. 13 février : enfin le colonel Albert est débarqué ! Je suis bougrement heureux. 20 février : rien encore. Il semble que nos chefs sont un peu intimidés par la pensée qu'un échec entraînerait leur disgrâce et ils n'envisagent pas la poussée en avant franche et résolue. Toujours est-il que nous allons concentrer une artillerie formidable sur une bande de terrain où il n'y aura presque pas d'ennemis, peu de tranchées et de barrages en arrière de la tranchée. On organisera la prise avec des feux de barrage sur les côtés pour détruire les flanquements. Nous ferons ainsi un bond de 500 à 1000 mètres, les Allemands s'établiront en arrière, et nous les laisserons travailler pour qu'ils nous laissent tranquilles. Et tout sera à recommencer. » Le lieutenant Jaminet avait vu juste : la Première guerre mondiale, dans le Sundgau, comme ailleurs, se traduira jusqu'en 1918 par des « sauts de puces » d'une tranchée à l'autre pour grignoter quelques mètres en sacrifiant des milliers d'hommes mais sans avancée significative.
L'église d'Eglingen, aujourd'hui reconstruite. En 1914, les soldats français observent la façade et regardent le triste spectacle de la cloche tombée (en incrustation).
Christophe Grudler











