La guerre d'Algérie a commencé dans la nuit du 30 octobre au 1er novembre 1954. Le 22 octobre 1956, l'avion transportant Ben Bella et la délégation extérieure des rebelles algériens est contraint d'atterrir à Alger....
EN CE MOIS d'octobre 56, quelle est la situation en métropole et en Algérie ? En métropole, le gouvernement issu de la victoire du Front républicain socialistes, radicaux, quelques anciens gaullistes est dirigé par le socialiste Guy Mollet. A Alger, il est représenté par un ministre-résident également socialiste Robert Lacoste qui poursuit une politique d'intégration (de la population musulmane) et de pacification (du pays). La rébellion en Algérie est divisée en clans. Il y a la rébellion intérieure qui s'appuie sur les chefs des willayas dont le plus influent est Abane Ramdane, un Kabyle, instituteur fanatique, dialecticien hors pair, excellent organisateur. Celui-là n'hésite pas à critiquer vertement Ben Bella et les chefs de l'extérieur, exilés au Caire « qui ont le beau rôle de négocier tranquillement avec cette chère Ligue arabe qui n'est qu'une princesse au bois dormant, à hanter d'inutiles conférences internationales, à jouer les somptueux parasites dans le luxe des palaces égyptiens. »
Les somptueux parasites dans le luxe des palaces égyptiens
Deux ans après les débuts de l'insurrection, il y a de la scission dans l'air entre les combattants de l'intérieur qui viennent de se réunir en congrès dans une maison forestière abandonnée et l'état-major du FLN (Front de libération nationale) basé au Caire. D'ailleurs, Guy Mollet lui-même qui, depuis des mois, fait mener des pourparlers secrets par des émissaires de son parti, envisage sérieusement de ne traiter éventuellement qu'avec « ceux qui se battent » et non avec ces « rois fainéants ». Arthur Conte : « Mais, curieusement, une opération inattendue des Français va conférer à Ben Bella le prestige qu'il est en train de perdre, et beaucoup gêner les négociateurs, en attendant que le coup de Suez, finisse par tout remettre en question. Ladite opération, c'est l'enlèvement de Ben Bella. » Arrive le 22 octobre. Ce jour-là, Ben Bella et quelques autres chefs « historiques » du FLN doivent se rendre du Maroc en Tunisie dans un DC-3 de la compagnie Air Atlas. Au Maroc, ils ont longuement discuté avec le sultan Mohammed V et son fils le prince Hassan. A Tunis, les discussions doivent reprendre avec le président Bourguiba dit « le combattant suprême ». Faut-il le préciser ? Maroc et Tunisie sont indépendants depuis peu. L'équipage du DC-3 marocain est français du commandant du bord Gaston Grellier croix de guerre avec citations, médaillé militaire, chevalier de la Légion d'honneur « du plus courageux patriotisme » à la toute mince et blonde hôtesse Michelle Lambert. L'avion doit décoller de Rabat peu après midi mais dès le matin, les militaires français phosphorent à Alger. Ainsi donc cette « bande de salopards » va survoler l'Algérie sur toute sa longueur et l'on restait les bras croisés ? L'on cherche plus ou moins (et plutôt moins que plus) à contacter un membre du gouvernement qui pourrait donner le feu vert. Ce ne sera pas Robert Lacoste en tournée dans sa circonscription de Dordogne. Ce ne sera pas non plus le président du Conseil : Guy Mollet est dans son Pas-de-Calais. Pas la peine de le déranger, non ? En revanche, l'on cherche et l'on trouve sans problème Max Lejeune, secrétaire d'Etat à la Guerre ainsi qu'Abel Thomas, directeur du cabinet du ministre de la Défense Bourgès-Maunoury. Max Lejeune, martial, lance « C'est trop de culot, c'est même de la provocation, l'armée ne peut pas rester les bras croisés ». Dès 10 h, ce matin-là, la décision est prise : on va intercepter l'avion. A 16 h, les autorités militaires d'Oran prennent contact avec l'équipage de l'appareil. Dialogue, Oran : « Prétextez une passe. Venez vous poser à Oran ». DC-3 : « Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Oran : « vous avez cinq salopards à bord. Il nous les faut.»» Et l'équipage apprend alors (?) qu'il a à son bord les cinq dirigeants suivants du FLN : Ahmed Ben Bella, emprisonné puis évadé, condamné à perpétuité pour « vol qualifié », chef militaire présumé des rebelles ; Mohammed Khider, ancien député ; Hocine Aït Ahmed, émissaire du Comité politique auprès de l'ONU ; Mohammed Boudiaf, responsable de la logistique du FLN ; Mostefa Lacherat, militant de la fédération de France du FLN. DC-3 : « Qui transmet l'ordre ? » Oran : « Le ministère de la Défense nationale ». L'équipage hésite... prend contact avec le siège de la compagnie auquel il communique les exigences françaises. En attendant, il faut faire escale à Palma de Majorque. Les dirigeants du FLN se rendent au bar, très décontractés et passablement confiants quant à une prochaine indépendance de l'Algérie. L'avion décolle à nouveau à 17 h 35 ; l'arrivée à Tunis est annoncée pour 21 h 25.
Vous avez cinq salopards à bord
Entre-temps, Lacoste est arrivé enfin à Alger. On le met au courant. L'un de ses collaborateurs, peu favorable à l'opération qui s'apparente tout de même à du gangstérisme pur et simple, lui fait observer que lui, ministre-résident, a le pouvoir de tout stopper. Sa réponse est sans ambiguïté : « Une grande partie de l'armée est déjà au courant, et ceux qui se battent dans le bled sauront tout demain. Cette affaire va me valoir beaucoup d'emm... mais les chefs de la rébellion se trouvent au-dessus du territoire français. Ils passent à portée de ma main, nous sommes en guerre. Au point où en est l'affaire, mon devoir me commande de les arrêter. Je les arrête. » Voilà pour la version « soft ». En réalité, ce ministre au langage passablement vert, avait commencé par « Fameux ! Une affaire du tonnerre ! » Et termine par un « je les fous au gnouf ! » du plus bel aloi. Le dialogue a repris entre l'équipage et les mitliaires français. A 19 h 30, l'affaire est si l'on ose dire bouclée. Alger : « Confirmons... d'ordre de Robert Lacoste... Vous vous posez à Alger » DC-3 : « Problème... Nos familles qui sont au Maroc ? » Alger : « Nous nous en occupons immédiatement. Nous les mettons en lieu sûr ». DC-3 : « Que ferons-nous s'il se rendent compte que nous nous posons à Alger et s'ils mettent les armes dans le dos du pilote ? » Alger : « La chasse décollera et vous pourrez alors arguer de la nécessité d'atterrir ». Tous ces échanges de message sont en clair ! Dans le secteur, tout le monde en profite : navires, avions... Un avion d'Air France intervient : « Bravo les gards ! Allez-y ! N'hésitez pas ! Nous sommes de coeur avec vous ! » Le DC-3 est en avance. Alors, pour gagner du temps, il tourne en rond et la lune apparaît tantôt à gauche et tantôt à droite de l'appareil. L'hôtesse tire les rideaux et joue aux cartes avec les Algériens qui ne se doutent de rien. Un quart d'heure avant l'arrivée prévue, les passagers voient tout de même les lumières de la ville : « Tunis ? » L'hôtesse confirme : c'est bien Tunis, on arrive. Double inscription : « Attachez vos ceinture. Fasten your seatbelt » L'avion roule maintenant sur la piste. L'hôtesse : « Vous êtes priés de ne pas quitter vos sièges avant l'arrêt complet de l'appareil ». Elémentaire. L'hôtesse passe dans la cabine de pilotage dont l'équipage bloque la porte de communication avant de sauter de l'appareil par la sortie de secours, l'hôtesse se foulant la cheville dans cet exercice. A l'intérieur de l'avion, les lumières s'éteignent subitement. A l'extérieur des projecteurs aveuglants sont braqués sur l'appareil. La porte bascule. Le colonel Andrès, chef de la Sécurité de l'Air, mitraillette au poing, fait irruption à la tête d'un commando solidement armé. Ben Bella : « Je me dressai, ivre de fureur et je saisis mon révolver dans le vide-poche (...). Non, non, dit l'un de nos amis en me mettant la main sur le bras. Laisse ton arme où elle est. Tu ne vas pas donner ce beau prétexte (...). Cette arrestation sur l'aérodrome d'Alger... Quel déploiement pour capturer cinq hommes. Je n'aurais jamais cru les Français capables d'un coup pareil. » Vers 22 h, Lacoste avertit Alain Savary qui court prévenir Guy Mollet lequel préside un dîner au Cercle interallié en l'honneur du général américain Gruenther. Le publiciste Marcel Bleustein-Blanchet, présent ce soir-là, raconte : « Nous en étions au rôti lorsque la porte de la salle à manger, en face de laquelle je me trouvais, s'ouvrit pour laisser passer Savary qui paraissait en proie à une vive émotion. En voyant sa mine, je compris tout de suite qu'il était porteur de mauvaises nouvelles, et que ce devait être grave. On ne dérange pas le président du Conseil au milieu d'un dîner officiel de cette importance pour lui annoncer que le prix du beurre a augmenté. Le fait est que lorsque Savary se fut penché sur lui pour lui glisser quelques mots à l'oreille, Guy Mollet devint pâle comme un linge, se leva d'un bond, bredouilla quelques excuses précipitées à l'intention du général, et disparut. C'est décidément très grave. »
Celui qui a ordonné cette connerie...
Mollet revient non sans avoir eu une première altercation avec Max Lejeune, présent lui-aussi au dîner. Mollet, ulcéré de ne pas avoir été prévenu : « Nous voilà frais ! Tu te démerderas avec Coty ! » L'autre jubile : « Pourquoi pas ? » Et tout ce petit monde file à l'Elysée. Le président de la République est en robe de chambre (amarante) et de très mauvaise humeur : « Nous sommes déshonorés ! Quels sont les noms de ces malheureux ? » Le Jeune lui donne les noms de ces « criminels de guerre ». Coty, Savary, secrétaire d'Etat aux affaires musulmanes et Pineau, minsitre des Affaires étrangères, demandent que les cinq soit immédiatement libérés. Lejeune et Bourgès-Maunoury sont d'un avis contraire. On est obligé de séparer Savary et Lejeune. Au même moment, entretien téléphonique orageux entre de Leusse, ambassadeur de France à Tunis et Lacoste De Leusse : « Vous aurez pris une responsabilité écrasante ». Lacoste « Ah ! non, merde, mon vieux ! Ou alors disons que je ne suis pas aussi intelligent qu'un diplomate. » De Leusse : « Je m'en aperçois ». Lacoste : « Je me demande parfois, mois, si certains foncitonnaires sont encore français. J'ai fait deux guerres. Je n'ai pas à recevoir de leçons de petits zigotos qui tortillent les points-virgules... » Retour à l'Elysée ; Savary : « En arrêtant Ben Bella, vous le remettez en selle ». Coty : « Celui qui a ordonné cette connerie nous fera perdre la guerre d'Algérie ». L'avenir leur donnera raison. En attendant, il appartient à Guy Mollet de trancher. Il est pâle, tendu, il parle, enfin : « Je regrette comme le président de la République et comme le ministre des Affaires étrangères le détournement de cet avion... c'est un acte inconsidéré commis sans l'assentiment du gouvernement. Mais je ne crois pas que dans l'état actuel de l'opinion publique et parlementaire, nous puissions nous permettre de relâcher les prisonniers. Si nous agissions ainsi, le gouvernement serait renversé dès demain. Le mal est fait. Nous ne pouvons revenir en arrière. » Seul du gouvernement, Alain Savary démissionna. Ministre de la Justice, Mitterrand trouve l'opération « indigne » mais reste place Vendôme. De toute façon, l'opinion publique semblera satisfaite « du bon tour joué au FLN ». L'Algérie accède à l'indépendance en 1962 et... Ben Bella en sera le premier président.











