Le 27 septembre 1783, trois cents aristocrates triés sur le volet acclament « Le mariage de Figaro » de Beaumarchais. Cette comédie dont Danton dira : « Figaro a tué la noblesse ».
CHACUN des privilégiés qui emplissaient le petit théâtre du château de Gennevilliers, résidence du comte de Vaudreuil, en ce 27 septembre 1783 avait à l'esprit la représentation avortée du 13 juin de la même année. Le Mariage de Figaro que la Tsarine Catherine II voulait monter à Saint-Pétersbourg, devant être joué ce jour-là sur la scène du théâtre des Menus-Plaisirs par les comédiens français. « Représentation à huis clos!» avait décrété Louis XVI cédant tout de même à l'insistance de son épouse Marie-Antoinette et du comte d'Artois, son frère, le futur Charles X. C'est ce dernier qui avait lancé les invitations. Las, dix minutes avant les trois coups, un ordre exprès du roi avait annulé la représentation. La fine fleur de la noblesse, évidemment présente, avait manifesté avec éclat son mécontentement. Madame Campan, présente ce jour-là, raconte dans son journal : « Toutes les espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots d'oppression et de tyrannie ne furent jamais prononcés dans les jours qui précédèrent la chute du trône avec plus de passion et de véhémence ». Les raisons de l'opposition de Louis XVI à la comédie de Beaumarchais tenaient en une phrase qui témoignait tout de même d'une belle lucidité : « Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse ». Le roi avait-il du moins lu la pièce ? Non mais, seul avec la reine, il avait écouté la lecture du manuscrit faite par Madame Campan. Il avait trouvé la pièce « de mauvais goût ». Après le fameux monologue de Figaro (« Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie (...). Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus (...). » Louis XVI s'était écrié : « C'est détestable ! Cela ne sera jamais joué. Cet homme déjoue tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement ». Et, répondant à Marie-Antoinette qui insistait (« On ne le jouera donc point?»), il avait affirmé, péremptoire : « Non certainement, vous pouvez en être sûre ». Une fois de plus, il avait changé d'avis puis rechangé. Tout ceci finalement pour en arriver à cette fin de septembre 1783 où toute la cour à l'exception du couple royal s'était entassée dans le petit théâtre du comte de Vaudreuil. Il faisait une chaleur épouvantable. Le duc de Castries, l'un des nombreux biographes de Beaumarchais : « Les lazzi et critiques contre la cour furent sévèrement appréciés par certains, mais Beaumarchais, ivre de bonheur, n'écouta que les louanges et la soirée connut un grand succès. Les spectateurs étaient fort serrés, et, comme ils réclamaient un peu d'air, Beaumarchais n'hésita pas à briser à coups de canne les carreaux d'une fenêtre, ce qui provoqua la remarque "qu'il avait doublement cassé les carreaux" ».
C'est détestable ! Cela ne sera jamais joué !
Un succès que cette représentation privée destinée à rester unique ; un succès éclatant auprès d'une douzaine de quarterons de courtisans échappés pour un soir des mornes soirées versaillaises et qui en avaient pourtant entendu de belles sur... leur compte. Florilège. « J'étais né pour être courtisan (...). Recevoir, prendre et demander ; voilà le secret en trois mots ». Ou encore : « Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ». Et toujours : « On pense à moi pour une place, mais par malheur j'y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint ». Et enfin : « Pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir ». L'on comprend que Louis XVI se soit méfié de la pièce, que Danton ait eu cette phrase sans équivoque : « Figaro a tué la noblesse », que Napoléon ait par la suite décrété : « Sous mon règne, un tel homme eût été enfermé à Bicêtre. On eût crié à l'arbitraire mais quel service c'eût été rendre à la société ! Le Mariage de Figaro, c'est déjà la révolution en action ». L'auteur était-il pour autant un révolutionnaire ? Il est né le 24 janvier 1732. Fils d'un ancien dragon passé maître horloger, protestant converti, il s'appelle à l'origine Pierre-Augustin Caron. A l'âge de vingt ans, horloger lui-même, il invente un nouvel échappement pour les montres. Jean-Pierre de Beaumarchais, autre biographe : « Il faut entendre sous ce terme le dispositif régularisant la détente du ressort. De surcroît, son invention permet de réduire le volume du mouvement, et donc du boîtier ». Par la suite, il inventera également... les pédales de la harpe, sera professeur de musique des filles de Louis XV, se lancera dans les affaires les plus aventureuses, fera de riches mariages, se verra conférer des charges royales qui feront de lui « de Beaumarchais », éditera Voltaire (ce qui n'arrangera pas sa réputation auprès des bien-pensants), sera agent secret pour le compte de Louis XV, puis de Louis XVI, équipera en munitions les Insurgents américains révoltés contre l'Angleterre. Toujours en mouvement, souvent en procès, toujours surveillé, quelquefois en prison, ce diable d'homme trouve - avec tout cela - le temps d'écrire. Il commence par des drames (Eugénie en 1767, Les Deux Amis en 1770) qui sont autant d'échecs. En 1772, Le Barbier de Séville, opéra comique qui connaîtra le succès en 1775 à la Comédie-Française. Deux ans plus tard, il a une intuition géniale et fonde la Société des auteurs dramatiques, ancêtre de la SACEM. Quatre ans plus tard, il achète les manuscrits de Voltaire, installe à Kehl l'année suivante la « Société littéraire et typographique » qui éditera les oeuvres complètes de Voltaire mais aussi celles de Rousseau et Les Caractères de La Bruyère.
Le Mariage de Figaro, c'est déjà la révolution en action
C'est en 1781 qu'il a engagé la « bataille » du Mariage de Figaro. En cette fin de septembre 1783, il vient de gagner une première manche grâce à cette « première » pour privilégiés manifestement un tantinet masochistes. Mais il faut maintenant en arriver à des représentations publiques à la Comédie-Française. Six censeurs ont déjà été nommés : quatre ont trouvé la pièce bonne, deux l'ont éreintée. Beaumarchais, prudent, exige qu'un tribunal tranche définitivement. Ministre de l'Intérieur de l'époque («secrétaire de la maison du roi»), le baron de Breteuil réunit au mois de mars 1784 un aréopage « formé d'académiciens français, de censeurs, de gens du monde et de personnes de la cour, aussi justes qu'éclairés, qui discuteront le principe, le fond, la forme et la diction de cette pièce, scène par scène, phrase par phrase et mot par mot ». Etaient présents également des envoyés de Louis XVI qui, au demeurant, ne se faisait plus d'illusions : « Vous verrez que Beaumarchais aura plus de crédit que le Garde des Sceaux ». Le déroulement de cette séance peu ordinaire confirma ses appréhensions à en croire le témoignage de Chamfort, lui-même écrivain : « Non je n'ai jamais entendu un tel magicien ! Tout ce que dit Beaumarchais pour l'apologie de son ouvrage l'emportait infiniment par l'esprit, par l'originalité, par le comique même, sur tout ce que sa nouvelle comédie offrait de plus ingénieux et de plus gai ». Bref, plus personne ne souhaitait retrancher quoi que ce soit au Mariage de Figaro. Au contraire, chacun, y compris le ministre, tenait à en rajouter. La pièce allait pouvoir être jouée à la Comédie-Française qui disposait désormais d'un nouveau théâtre près du Luxembourg (l'actuel Odéon). Arriva donc ce fameux 27 avril 1784. C'était un mardi et le lever du rideau était fixé à six heures du soir. Frédéric Grendel : « Dès dix heures du matin, soit huit heures avant la représentation, quatre ou cinq mille personnes se pressaient aux abords du théâtre et tentaient déjà d'en forcer les grilles. Jusqu'à la Seine des files ininterrompues de carrosses stationnent et créent dans les rues avoisinantes un encombrement et une paralysie dont les conducteurs d'aujourd'hui ne peuvent avoir idée. A midi, les grilles cédèrent enfin sous la pression de la foule et la garde imposante dut reculer. Trois candidats au parterre moururent étouffés, impossible de les dégager. Debout, perdus dans l'indescriptible cohue, les trois morts semblaient attendre comme les autres le début du spectacle (... )». Cette première représentation publique - en présence des plus grands seigneurs (décidément inconscients) du royaume - fut un triomphe. « La salle fit un sort à la plupart des répliques, applaudissant sans cesse, au point que le spectacle dura plus de cinq heures ». Elle fut suivie de 67 représentations d'affilée ce qui ne s'était jamais vu. Ce qui ne s'était jamais vu non plus était que pour la première fois, une pièce de théâtre enrichissait son auteur ! Beaumarchais est au sommet de sa gloire. Situation périlleuse. En mars de l'année suivante, sur ordre de Louis XVI, il se retrouve emprisonné cinq jours à Saint-Lazare, la prison des débauchés, le roi s'étant senti visé par une récrimination de Beaumarchais à l'égard des « lions et des tigres » attachés à sa perte. Mais le 18 août, la pièce est jouée devant les ministres et le lendemain, elle est reprise au Trianon avec pour acteurs, entre autres, Marie-Antoinette et le futur Charles X ! Pourtant, les nuages - annonciateurs d'une révolution que Beaumarchais aura contribué avec Le Mariage à avancer - s'accumulent.
Vous vous êtes donné la peine de naître
Devenu millionaire, Beaumarchais commet l'erreur de construire un palais de nouveau riche face... à la Bastille. L'ancien héros de la lutte contre les « abus » est devenu pour l'opinion un parvenu arrogant et trop sûr de lui. Marat tonne : « Qu'avons-nous gagné à détruire l'aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches?». Bonne question. Dès lors, plus rien ne réussira vraiment à Beaumarchais. Sous la Révolution, il sera tour à tour emprisonné, libéré, inscrit sur la liste des Emigrés, exilé à Hambourg où il vivra misérablement. Il revient à Paris en 1796. En 1774, il disait de lui dans une chanson : « Toujours, il est toujours le même ». C'est vrai, il n'a pas changé ; simplement, il a la nostalgie des Lumières dont il est l'un des derniers survivants. Il meurt dans son sommeil le 18 mai 1799. Ses restes ont été transférés au Père-Lachaise en 1822 : sa superbe maison a été détruite en 1826. Reste un boulevard auquel en 1831, l'on a donné son nom. C'est ce boulevard qui « est devenu, entre Bastille et République, le parcours rituel de la colère contre "l'abus" et les privilèges » commente aujourd'hui Jean-Pierre de Beaumarchais qui ajoute : « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : quel slogan ! Mais parmi les marcheurs du boulevard, combien sont-ils à connaître, à reconnaître l'héritage de Figaro ? » Bonne question.











