Passionnée de restauration de vieilles demeures et de cuisine, Nadine Auzeil a sa petite recette pour durer et se qualifier pour les Jeux : l'Obernoise n'a jamais tout investi dans le javelot. Ce qui n'empêche pas cette mère de famille de disputer, à 36 ans, ses troisièmes JO.
POUR DURER, il ne faut pas s'investir à 100%». A 36 ans, dont 26 consacrés à l'athlétisme, Nadine Auzeil a passé l'âge de se raconter des histoires : elle se connaît et connaît son sport sur le bout des doigts. « Dans un régime de l'Est, je ne serais sans doute plus présente : j'aurais eu une autre hygiène de vie, un rythme d'entraînement élevé beaucoup plus jeune, je serais bien plus cassée de partout. Moi, j'ai attaqué une grosse dose d'entraînement tardivement. Et je n'ai jamais tout sacrifié à ce sport. J'ai toujours lancé le javelot par plaisir, pas pour devenir professionnelle ».
Sa carrière, Nadine Auzeil l'a toujours gérée comme elle l'a voulu, ce qui vaut parfois à son entourage de sérieuses séances d'arrachage de cheveux. Et ce n'est pas Jean Ritzenthaler, son entraîneur de toujours, qui le niera. « L'athlétisme ne vient pas en premier. J'ai un fils, une vie de famille », explique l'Alsacienne, « fière d'être une mère au foyer ». Mais elle n'a pas attendu de fonder une famille pour n'en faire qu'à sa tête.
Allez, je me secoue, et je vais essayer de faire Séoul
En 1984, elle décroche à 20 ans son premier titre de championne de France. Les minimas olympiques pour Los Angeles sont à sa portée. Mais elle, elle n'a d'yeux que pour Martial, son futur mari. « Si j'avais fait ce qu'il fallait, j'aurais pu essayer d'aller aux Jeux. J'avais déjà réussi les minimas en 1983, mais en hiver, j'ai connu Martial. Je n'étais plus motivée du tout pour m'entraîner. Je descendais tout le temps sur Grenoble. Il n'y avait plus que lui qui comptait. Forcément, Jean, mon entraîneur, était vraiment déçu : il s'était investi dans la formation d'une athlète qui était aux bords des JO, mais qui s'en moquait. En 1986, quand je suis revenue, c'était presque uniquement pour ça : je savais que j'avais déçu Jean. Je me suis dit : allez, je me secoue et je vais essayer de faire Séoul. J'avais trouvé ma stabilité avec Martial, et je savais que je pouvais me qualifier. Pour moi et pour Jean. Parce que pour moi, c'est le meilleur entraîneur du monde ».
Chassez le naturel, le javelot revient au galop. De 1986 à 1988, l'athlétisme devient prioritaire pour Nadine. Finies, donc, les sorties : « J'ai perdu beaucoup d'amies à ce moment-là !» Elle met aussi ses études entre parenthèses : « J'ai une licence en STAPS, mais j'ai vite compris que l'enseignement du sport, ce n'était pas pour moi. Au départ, je voulais être prof de maths, mais quand on m'a dit que pour réussir, il fallait faire autant de maths que de physique, ça m'a découragée. Alors, je me suis tournée vers le sport. Mais donner des cours à des jeunes pas motivés, qui rechignent à faire des efforts, ça ne m'intéresse pas. Quand j'étais petite, j'étais un garçon manqué, j'étais tout le temps dehors à faire du sport. Maintenant, les gamins sont enfermés chez euxà jouer avec leur console vidéo. Et je trouve que sur le plan sportif, ça se ressent beaucoup : ils sont plus fragiles, beaucoup moins rustiques ».
Rotis au roquefort et spaëtzle aux trois fromages
Rustique : le mot convient parfaitement à l'Alsaco-Grenobloise, qui, à côté de sa famille et du javelot, adore retaper les vieilles maisons. « Avec Martial, on a repris un vieux corps de ferme qu'on a entièrement refait. Le bricolage, j'adore ça. Petite, j'étais toujours dans les pieds de mon père. Il était banquier, mais il bricolait tout le temps. Ça m'est resté : là, on aura bientôt fini la maison à Giers, et on aimerait bien en trouver une autre à refaire ».
Technicienne hors pair au javelot, la Bas-Rhinoise n'est pas prise au dépourvu lorsqu'il s'agit de se lancer dans une cuisson. « Les gens disent de moi que je suis un cordon bleu. Ça me fait doucement rigoler, mais si c'est pour faire plaisir, je peux parfaitement passer des heures à mijoter un truc. Ma spécialité, à part le baekeofe et le javelot ? J'adore mélanger, je crée beaucoup : je fais des rotis au roquefort, des spaëtzle aux trois fromages. Ça n'a pas de nom, mais j'aime bien les trucs bien lourds, avec du fromage, de la tomate, des pommes de terre, du lard...»
Etonnant pour une athlète poids plume, dont le talent est un subtil mélange de vitesse et de précision du geste. Face à des rivales plus jeunes et plus musculeuses, elle ne fait pas de complexe : « Les petites jeunes, il leur manque l'expérience ! A Strasbourg, quand j'ai fait mes minimas, je savais que je jouais mes Jeux. J'étais hyper concentrée, je savais exactement ce que je devais faire pour me qualifier. Et je l'ai fait dès mon premier jet ».
Certains matins, je me lève avec le mal de dos
Entre sa famille, le bricolage et le sport, Nadine Auzeil n'a, à 36 ans, pas vraiment de raison d'arrêter le javelot. « Certains matins, je me lève avec le mal de dos, et je me dis qu'il faut que j'arrête avant de me retrouver dans une chaise roulante. Pour l'instant, la passion est encore la plus forte. Mais je crois que mon avenir immédiat dépendra de mes résultats à Sydney. Si je fais un résultat, je crois que je n'aurais pas envie de raccrocher. Même si Bastien, mon fils, prend parfois assez mal le fait que je parte souvent et loin en compétition. Parfois, je suis obligée de lui rappeler la chance qu'il a d'avoir sa maman à la maison, qu'il n'a pas besoin de manger à la cantine et tout !» Pour Sydney, Bastien n'a pas à s'en faire : sa maman a emmené ses javelots et toute la petite famille dans ses bagages. Et tant pis pour la rentrée : « Franchement, entre faire un tel voyage et rester sur les bancs de l'école à faire des révisions de l'année précédente, il n'y a pas photo, non ?» Quelle chouette maman, quand même.
Entre sa famille, le bricolage et le javelot, Nadine Auzeil a trouvé son point d'équilibre.
Jean-Marc Loos











