Lorsqu'il jouait aux gendarmes et aux voleurs, le Strasbourgeois était toujours le dernier à se faire pincer. Aujourd'hui, le petit banlieusard mène la course sur la piste. Et finit le plus souvent premier.
MEHDI BAALA a toujours couru vite. Dans la cour de l'école, lorsqu'il joue à « police-voleurs » pendant des heures autour des immeubles d'Ostwald, lors des cross du collège à Hautepierre, il n'y a personne d'assez rapide pour mettre la main sur le chenapan. « Mon oncle m'a dit récemment qu'il se souvenait de moi tout petit : je courai tout le temps, dans tous les sens. Et vite ! Pour lui, c'était forcément mon destin de devenir coureur, ça ne l'étonne pas. A l'école aussi, tous mes professeurs de sports n'arrêtaient pas de me dire que j'étais bête de ne pas aller dans un club ».
Lui, Mehdi, laisse causer, même si, à force, il commence à croire ces gens qui lui répètent qu'il a un potentiel. Etre le plus rapide, pour lui, c'est une question d'honneur. Sur les bancs de l'école, il est « très, très fainéant. Je me dispersais très vite. J'étais dans un collège pas facile ». Mais à n'importe quelle petite course de district ou en UNSS, à n'importe quel jeu, il s'interdit de ne pas gagner. Mais pourquoi diable ne s'inscrit-il pas dans un club ? « C'est simple : j'avais peur de la réaction des gens, parce que je n'étais pas un athlète. Je n'avais pas peur de me confronter aux autres, mais j'avais peur du regard des autres. Je savais que ça m'amusait de courir, mais je ne sais pas si je serais allé de moi-même dans un club au cas où personne ne serait venu me chercher. Un jour, un ami et son frère, qui eux étaient inscrits à l'ASPTT Strasbourg, m'ont demandé de venir parce qu'il leur fallait un quatrième pour monter une équipe. J'ai dit d'accord. En remontant chez moi, dans l'ascenseur, je me souviens très bien que je me suis dit : "Ne laisse pas passer l'occasion. La course, tu pourras peut-être en faire un jour ton métier". Tout de suite, j'ai pensé à ça, alors que je n'avais jamais mis les pieds dans un club ». A l'ASPTT, il tombe sur Jean-Michel Dirringer. Il ne le sait pas encore, mais c'est lui qui le suivra jusqu'à aujourd'hui, à Sydney. « Quand je suis arrivé, Jean-Michel m'a dit de faire deux ou trois 300 m avec les autres, qui en avaient douze à faire, en précisant : "Ne force pas, tu n'arriveras pas à les accrocher". J'ai fait toute la série avec eux. C'était sympa, je me sentais bien. Le lundi suivant, pareil : j'ai fait les douze avec les autres, et sur le dernier, je les ai allumés. Pour moi, ça restait un jeu. Mais tout de suite, Jean-Michel a vu qu'il y avait quelque chose à faire avec moi. Et moi, j'ai eu de la chance de tomber tout de suite sur quelqu'un comme lui, qui s'investit énormément dans l'athlé. C'est vrai qu'on est un peu ses enfants». Les débuts en compétition du jeune Mehdi sont à la hauteur de ses ambitions. « Avec mes amis, on a gagné tout ce qu'on pouvait gagner par équipe. J'avais 16 ans à l'époque, j'étais cadet. En individuel, je me rappelle surtout mes premiers championnats de France de cross, où j'ai fini troisième. J'étais fou de joie. Pour moi, être sur le podium des championnats de France, c'était grand. J'hallucinais : c'était encore plus brillant, j'étais encore plus heureux que quand j'ai décroché ma sélection pour les Jeux. J'étais fier, je montrais ma médaille à tout le monde. C'était grave ! ».
Je refusais tout simplement d'avoir mal
Mais le diamant Mehdi Baala est encore brut. Il faut le tailler, l'affiner, le polir, un apprentissage qui ne se fait pas sans mal. « Quand je courais au début, c'était pour me montrer, pour montrer que j'étais bon. Même à l'échauffement, en forêt, je regardais à gauche et à droite, pour être toujours devant. J'aimais bien que les gens disent de moi : "Il est pas mal, ce petit". Mais en faisant des compétitions, je suis devenu sérieux : je voulais d'abord me prouver à moi-même que j'étais bon. J'ai commencé à travaillerdur. Je ne voulais plus lâcher l'affaire, je savais que je pourrais un jour vivre de ça. C'est là aussi que j'ai appris à faire ma course, à ne pas m'occuper de celle des autres. J'ai appris à me concentrer, à connaître mes limites. Aujourd'hui, je connais mes allures. Ça me permet de courir plus relâché, et de tenter des choses. C'est ce que je vais faire à Sydney. » En 1998, le Bas-Rhinois connaît pourtant un passage à vide. La machine s'enraye inexpliquablement. « Je faisais des super-trucs à l'entraînement, mais pour la première fois, je n'avais plus de résultats en course. Je ne savais pas pourquoi. Jean-Michel me disait que c'était dans la tête que ça ne passait pas, qu'il faudrait peut-être que j'aille voir un sophrologue. J'ai dit non, je ne suis pas dingue ! Sophrologue, je ne savais pas ce que c'était, je me voyais déjà allongé sur un divan à raconter ma vie ! Mais là, je doutais. Et puis, un jour, ça s'est débloqué. Je venais de faire un 1500 m médiocre, et des amis m'ont demandé d'assurer le train pendant un moment sur 3000 m. J'ai fait la course à fond, et j'ai réalisé le même temps qu'à la course précédente. Je suis allé voir Jean-Michel, et je lui ai dit : "Tu avais raison, c'était dans la tête". Je n'avais pas peur de gagner, j'avais peur de courir : je refusais tout simplement d'avoir mal. Parce que le demi-fond, c'est l'école de la souffrance. Ce jour-là, j'ai franchi un cap psychologique. Et depuis, je n'ai plus fait une mauvaise course ».
Mehdi, on est fiers que tu ailles aux Jeux
Mehdi repart en effet de plus belle, collectionne les records de France, les titres internationaux chez les espoirs et, en même temps, fait parler de lui chez les seniors. La reconnaissance médiatique viendra pendant la Coupe d'Europe, en juillet, où il réalise un époustouflant doublé sur 1500 et 800 mètres. Mais la considération nationale importe moins à Mehdi que celle des gens qu'il côtoie depuis toujours : ceux de son quartier. « Quand il y a un cross du collège, j'y vais souvent pour revoir les profs qui m'ont soutenu quand j'étais jeune, et aussi pour retrouver cette ambiance que j'aimais bien et dans laquelle j'ai grandi. Lors du meeting de Strasbourg, en mai, il y avait des stars de l'athlé, comme Barber et d'autres, et les gens les applaudissaient. Mais quand je suis monté sur le podium, il y a eu une ovation. Pour moi ! J'avais les larmes aux yeux. Après, en course, j'étais tellement motivé que je ne pouvais pas me louper. Je suis content d'avoir réalisé mes minimas pour Sydney, ici à Strasbourg, sur la piste où j'ai commencé et devant les gens qui m'ont toujours soutenu. Quand je me promène, il y a des gens que je ne connais pas qui viennent me voir spontanément, et ils me disent : "Mehdi, on est fiers que tu ailles aux Jeux, on est derrière toi, on te suivra à la télé". Ça fait plaisir ». Enfant de la banlieue strasbourgeoise, Mehdi sait d'où il vient, où il va, et où il ne veut pas aller. En un an, il s'est forgé une solide réputation nationale et internationale. Hicham el Guerrouj, prince incontesté du 1500 m, ne s'y est pas trompé : « Il m'a proposé de venir m'entraîner chez lui, à Iphrane au Maroc, mais j'ai refusé. On ne change pas ses habitudes parce qu'on est en période pré-olympique. En faisant ça, certains ont eu de mauvaises surprises cette année. Et puis, je suis bien, ici, à Strasbourg ». Son objectif, à Sydney, est clair : il veut faire une finale olympique. Il en a les moyens, le talent, et l'a déjà prouvé face aux meilleurs coureurs européens. Ils ont eux aussi entendu parler de cette légende alsacienne née à Cronenbourg, qui raconte que personne n'attrape Mehdi Baala.
Mehdi Baala : « Un jour, un ami et son frère, qui étaient inscrits à l'ASPTT Strasbourg, m'ont demandé de venir parce qu'il leur fallait un quatrième pour monter une équipe. J'ai dit d'accord. En remontant chez moi, dans l'ascenseur, je me souviens très bien que je me suis dit : "Ne laisse pas passer l'occasion. La course, tu pourras peut-être en faire un jour ton métier". Tout de suite, j'ai pensé à ça, alors que je n'avais jamais mis les pieds dans un club ».
Jean-Marc Loos











