Le Strasbourgeois ne doit rien à personne : par sa seule volonté et grâce à la confiance de sa famille, il a réussi à forcer la porte de l'équipe de France et de l'INSEP, Mecque de l'escrime tricolore. A Sydney, il ne comptera une fois encore que sur lui-même pour tenter d'accrocher une médaille.
JE N'AIME PAS qu'on me donne des ordres. J'aime bien être libre ». Julien Pillet est une forte tête qui ne mâche pas ses mots. Petit, on l'imagine volontiers cauchemar d'instituteurs trop rigides, Antoine Doinel insoumis dans une classe d'élèves trop policés des 400 coups. Mais au film de François Truffaut, le jeune Julien a préféré les épisodes de Zorro.
Bien sûr, comme la plupart des escrimeurs devenus grands, il a été séduit par les passes d'armes dans les haciendas, les combats entre le héros masqué et les hommes du sergent Garcia. Mais ce n'est pas tout : lorsque Don Diego de la Vega se tourne immanquablement vers son fidèle serviteur et lance : « Oui, Bernardo, tu as raison. Je crois que c'est encore une affaire pour Zorro », le bambin y voit plus qu'un prélude à la bagarre. Lui, ce qu'il retient, c'est qu'il n'y a pas d'ordre établi qui ne puisse être remis en cause, pas de décision injuste qui ne vaille d'être contestée. Julien Pillet dérange ? Il s'en moque. « Je ne dois rien à personne. Tout ce que j'ai obtenu pour l'instant dans ma carrière d'escrimeur, tous mes titres, je ne les dois qu'à moi seul. A ma volonté et à la confiance que m'a toujours témoignée ma famille ».
Le sabre est une arme violente
Bien sûr, les maîtres d'armes successifs lui ont inculqué les bases et le savoir-faire, de ses débuts dijonnais, lorsqu'il avait 7 ans, à aujourd'hui, à l'INSEP, en passant par le Strasbourg UC et le sports-études de Châtenay-Malabry. Mais ce qui le distingue des autres, ce qui dérange aussi dans un milieu qui n'aime pas qu'on dépoussière les meubles, c'est tout l'instinct que met Julien Pillet dans son art : calme et posé, le Strasbourgeois se déchaîne lorsqu'il revêt son masque sur la piste. « Le sabre est une arme violente, plus physique que l'épée ou le fleuret. En athlétisme, on pourrait comparer le sabre au 100 m. J'ai opté pour cette arme dès le début, parce que ça correspondait à mon caractère. En épée ou en fleuret, on joue plus au chat et à la souris ». Malgré des résultats encourageants en tournois internationaux, les portes de l'INSEP et des équipes de France lui restent fermées. Après tout, pourquoi s'embarrasser d'un trublion de 19 ans lorsqu'on a, à l'intérieur de la forteresse, une génération d'escrimeurs plus âgés qui arrive à maturité ? « J'avais fait un super résultat en Coupe du monde senior à Nancy, mais ça n'a pas suffi pour être sélectionné directement à l'étape suivante à Bonn. Je n'étais que troisième remplaçant : autant dire que je ne partais pas. Mais c'est là que Jean-Philippe Daurelle, un autre gars et Cédric Seguin se sont blessés: la veille de la compétition, j'ai été retenu. C'est lors de cette épreuve que j'ai gagné ma sélection en équipe de France junior. Mais ça s'est joué à rien ».
Ecoutez, c'est la Marseillaise et elle est jouée pour moi
La porte n'est qu'entrouverte. Il s'en passera encore, des compétitions sans Julien Pillet... Toujours ce fichu instinct qui inquiète, et qui l'empêche de se glisser dans un cadre propret et conforme. « C'était dur d'attendre. Ce qui m'a fait tenir, c'est mon amour de l'escrime, la confiance des miens. Pendant tout ce temps, moi, je savais où j'allais ». Cette année-là, il va jusqu'à la médaille d'argent du championnat du monde junior, sésame pour l'INSEP. Enfin. Dans le saint des saints des bretteurs français malgré son jeune âge, le Bas-Rhinois ne va toujours pas renier ses idées, son style, qui lui permettent de remporter, en 1999, un titre de champion du monde par équipe, et en février 2000 l'étape de Coupe du monde de Bucarest. « Ecoutez, dit-il à ses parents à l'autre bout du portable. C'est la Marseillaise, et elle est jouée pour moi ». « C'était un très grand moment, se rappelle Julien aujourd'hui.Aussi parce que je le partageais avec ma famille. Mais c'est encore mieux quand ils sont présents dans les tribunes. A Sydney, ils seront là. Mon premier regard sera pour eux, au moment d'entrer dans la salle de la compétition. C'est très important. Je sais que ça va me donner un coup de fouet ». Pour autant, le cadet des sabreurs français ne se lancera pas tête baissée dans la bataille olympique. « Je ne dis pas que je veux faire une médaille à Sydney. Si je raisonne comme ça, ça ne peut pas fonctionner. J'y vais simplement pour donner le meilleur de moi-même. J'aurai un tableau difficile, mais je ne veux pas oublier l'aspect festif de l'événement. Les Jeux, c'est un rêve qui aboutit. Je suis au bout d'un chemin, qui conduit à la reconnaissance. Je suis aussi au début d'une nouvelle aventure, qui va me mener vers d'autres olympiades. Cela dit, une médaille à Sydney me permettrait d'entrer presque à coup sûr dans la formation. Ce qui n'est pas d'actualité pour l'instant ». Depuis ses débuts, Julien Pillet a compris une chose essentielle : on ne fait pas de cadeaux aux insoumis. Comme le héros de son enfance, épisode après épisode, il doit faire ses preuves à chaque fois qu'il revêt son masque.
Julien Pillet, aux côtés de son père, Alain, qui lui prépare toujours ses armes à Strasbourg. « Mon premier regard sera pour ma famille, au moment d'entrer dans la salle de compétition à Sydney ».
Jean-Marc Loos











