Si lon sait, depuis Joseph Conrad, que la mer est une métaphore parfaite de
lâme humaine et de ses combats, cette fois-ci le combat était bien réel, une
lutte pour la vie tout simplement.
La mer est belle en ce début de journée et nous gagnons à la voile lun des plus
beaux sites dIbiza, situé à 15 miles au nord-est : le mouillage de Cala
Portinatx. Une étape, avant de rejoindre Majorque, à dix heures de navigation de là.
Cest un vaste plan deau, masqué par une langue de roches basses et délimité
par la pointe Galera et la pointe de Marès qui porte une vieille tour. Nous jetons
lancre au sud de lanse principale, dans une eau bleue limpide. Le temps est
merveilleux, nous passons laprès-midi à nous baigner dans ce petit de coin de
paradis.
ERREUR: PAS DE METEO
Nous navons pas pris la météo (grave erreur), mais au cas où le vent se
lèverait du nord ou du nord-est, jenvisage daller mouiller notre ancre dans
un repli de Cala Portinatx, plus abrité de la houle du large semble-t-il, à quelques
dizaines de mètres au sud-est de pointe Galera.
Après le bain, la balade : nous rejoignons le rivage. Deux heures passent et, à
notre retour, le vent sest levé. Je décide, par précaution, de mettre mon plan de
"mise à labri" en application.
LE VENT SE LEVE : 7 BEAUFORT
Le temps de se préparer, puis de remonter lancre et le vent a déjà
forci (force 5, puis 6 et 7 sur léchelle Beaufort): pas de doute, cest
un coup de vent de nord-est qui nous tombe dessus
et notre nuit denfer peut
commencer.
Première surprise en arrivant dans la petite calanque bien abritée : elle est
déjà bien encombrée. Nous mouillons lancre dans un couloir de vent et, en culant,
" Maldoror " se met en travers. Pas le temps de réagir, nous
dérivons vers un petit bateau à moteur amarré sur une bouée, notre hélice se prend
dans son amarre et nous voilà à la merci des éléments, sans possibilité de
manuvre à dix mètres des rochers qui couvrent la côte. Lancre a la bonne
idée de tenir, mais le jour tombe et nous faisons des signes désespérés à un groupe
qui nous observe depuis un appontement de bois. Ils ont compris! Coup de chance, ce sont
des plongeurs locaux et ils nhésitent pas à venir nous tirer de ce guêpier. Une
demi-heure plus tard nous sommes à nouveau manuvrant, la nuit est tombée et nous
décidons de mouiller à nouveau dans la petite calanque, persuadés que Cala Portinatx
est battue par une houle infernale.
LE SCÉNARIO DU PIRE
La place est comptée, jai à nouveau jeté lancre mais nous sommes à dix
mètres en avant dun autre voilier. Le vent continue de monter et plus question de
dormir car si nous dérapons nous irons nous précipiter sur le voilier. Véronique et moi
veillons dans le cockpit, tandis que les enfants sont allés se coucher bien au chaud. Peu
après minuit, le scénario du pire se réalise : alors quun yacht, proche de
nous ne cesse de relever puis de mouiller son ancre, nous dérapons dans la nuit noire
sous les coups de butoir du coup de vent. Il y a urgence ! Vite, le moteur en route,
remonter la chaîne et lancre, en veillant à bien rester dans laxe du vent,
sous peine dêtre pris par le travers et propulsés sur les rochers. Plusieurs fois
nous tentons de mouiller à nouveau, plusieurs fois aussi nous nous approchons à toucher
des rochers qui bordent la rive de la calanque. Heureusement, la côte est accore et
franche. Nous manquons de heurter plusieurs voiliers.
LE CAUCHEMAR
A chaque fois, notre ancre dérape et à un moment, nous pensons même avoir pris notre
ancre dans la chaîne dun autre bateau au mouillage, cest le cauchemar !
Comment nous tirer de ce trou ? Rien dautre à faire que den sortir,
quitte à prendre la mer car le pire cest bien dêtre mis à la côte.
Tous feux allumés, nous quittons cette calanque denfer mais, au dehors, cest
pire encore. Il est deux heures du matin et nous tentons de négocier dans la nuit
dencre le passage entre les deux pointes (non balisées car il sagit dun
mouillage sauvage) lorsquune déferlante couche littéralement le bateau (il pèse
six tonnes).
Jai juste le temps de crier : "Accrochez-vous!", et
le mât est déjà à hauteur des vagues, à lhorizontale. Le bateau part au surf
comme un vulgaire matelas de plage, jentends les vagues briser violemment sur la
côte, je tire la barre à fond pour nous recaler vers le milieu de la passe... Curieuse
sensation, jen garde des frissons rétrospectifs.
Cette fois, jai compris : la mer ne veut pas de nous et nous retournons au fond
de Cala Portinatx, la "Cala Grande", certes ouverte à la houle et au vent, mais
nous sommes prêts à tenir face au vent, moteur en route, en espérant que le vent
tombera avec le jour. Nous mouillons à nouveau nos trente mètres de chaîne et notre
ancre. Miracle, le bateau a lair de tenir, pourtant chahuté par le vent et les
vagues. Nous restons sur le pont toute la nuit et les alignements nont pas bougé
lorsque le petit jour se lève. Nous sommes épuisés par cette nuit de cauchemar.