L'Ostwaldois Aziz Raguig n'est pas à un paradoxe près. Fils d'Alsace, il défendra les couleurs marocaines dans le tournoi de boxe anglaise à Sydney, alors qu'il est multiple champion du monde de boxe française.
C'EST PAS GRAVE, c'est le métier qui rentre ». Ce soir du 8 juillet 2000, à Ostwald, Aziz Raguig a été mis KO au cours d'un meeting auquel il n'aurait jamais dû participer. Depuis bien un mois, plus aucun boxeur sélectionné pour les Jeux Olympiques ne se risque à disputer un combat en-dehors de sa préparation. On n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup.
Aziz, lui, ne sait pas dire non : il a donné sa parole au BC Ostwald, son club de toujours qui lui a organisé ce combat contre un adversaire qu'il a déjà battu. Il faut qu'il y aille, pour ces gens qui le soutiennent depuis le début, et qui continuent d'être derrière lui. Même si aux Jeux Olympiques de Sydney, il défendra les couleurs du drapeau marocain. Même s'il sort d'une grosse période de travail foncier au Maroc, et qu'il n'a pas vraiment de jus. Même s'il est touché par le décès, trois jours auparavant, de sa tante, qu'il allait voir chaque année là-bas à Nador, au Nord-Est du Maroc. « Je n'avais vraiment pas la tête à ce combat. Mon frère, dans les vestiaires, le savait, et il me disait : tu es pâle, n'y va pas, ne fais pas ce combat. Il avait raison ».
C'était une leçon de vie
Revenu au calme dans un paradis de verdure à la Walck, à un saut de puce de Pfaffenhoffen, dans la maison de son entraîneur « hors-boxe » Michèle Waechter, le boxeur bas-rhinois a eu le temps de repenser à tout ce qu'il a failli perdre en un éclair ce soir-là. Des mois et des mois d'investissement et de travail pour réaliser son rêve de gamin : participer aux Jeux. Aziz n'est encore qu'un petit banlieusard strasbourgeois quand il enfile les gants pour la première fois. Jusque-là, comme tous les gosses de son âge, il joue plutôt au foot. « Mais je me suis vite lassé, parce que mes coéquipiers n'avaient pas tous la même envie de gagner que moi. Après, j'ai essayé le basket, le tennis de table, mais je n'ai pas accroché. Et un jour, en 1988, j'ai assisté à une démonstration de boxe française dans le cadre de la création du club d'Ostwald. C'était ce qu'il fallait pour mon équilibre : c'était un sport individuel, et moi j'étais un gamin.. pas violent, certes, mais avec beaucoup, beaucoup d'énergie. Mes idoles de l'époque, c'étaient des boxeurs comme Mohamed Ali. Je voulais devenir comme eux ». La gloire et la fortune attendront : Aziz est d'abord confronté aux dures réalités du ring. « Pour moi, c'était une leçon de vie. J'ai appris des choses comme le respect de l'adversaire, l'assiduité. Il fallait être tout le temps là si tu ne voulais pas t'en ramasser plein la figure. Ce n'est pas fini, d'ailleurs : le KO du 8 juillet m'a permis d'avoir un petit déclic au fond de moi. J'ai appris qu'il faut savoir écouter son corps. Si tu n'es pas bien dans la tête, que tu es fatigué, tu n'es pas lucide, tu te découvres et tu perds ». Très vite, les résultats d'Aziz sont à la hauteur de son talent. A partir des minimes, il n'y a pas un championnat de France jeunes qui lui échappe. En senior, il continue sur sa lancée : champion de France et du monde, il parachève son palmarès à 23 ans avec le seul titre qui lui manque, le titre européen. Parallèllement, il fait ses premières armes en boxe anglaise, et, pour son premier championnat national en 1999, échoue en finale des -81 kg. Excusez du peu : son adversaire, John Dovi, est tout de même vice-champion du monde et représentera la France aux JO dans cette catégorie. « La France a choisi ses sélectionnés pour Sydney juste après Atlanta, ce qui est compréhensible, note Aziz Raguig. Ce match contre Dovi, je le perds 6-4 à la scoring-machine. Ce jour-là, j'étais malade, mais je pense honnêtement qu'il aurait gagné quand même si j'avais été en pleine forme, parce qu'il avait plus d'expérience que moi. Mais cette finale a été un révélateur. Elle m'a donné envie de persévérer en anglaise et tenter de décrocher une place aux JO. Pas en France, puisque la place était prise. Mais pourquoi pas au Maroc, puisque j'avais la double nationalité ?»
On partait à l'aventure
En décembre, il met ses gants dans un sac, prend son bâton de pèlerin, et s'en va avec Michèle et Robert Waechter à la conquête du Maroc.« On partait à l'aventure, explique Robert Waechter, le mari de Michèle. Alors que la plupart des boxeurs marocains voulaient faire carrière en France, Aziz, lui, suivait le chemin inverse. Il partait au Maroc pour réussir ». Bingo : le trio alsacien apprend qu'il y a une place à prendre dans la sélection du roi en -81 kg. Mais Aziz doit faire ses preuves : « En février, je suis allé en stage à Casablanca. C'était spécial. J'étais un peu tendu parce que c'était aussi ma première confrontation avec les autres sélectionnés marocains. Là-bas, ils n'ont pas les mêmes conditions et les mêmes moyens d'entraînement qu'ici, alors je ne savais pas comment j'allais être accueilli. Mais ça s'est bien passé. Un mois plus tard, on s'est tous rendus en Bulgarie pour un match amical. Moi, je tombais contre le sélectionné olympique bulgare. Il ne fallait vraiment pas que je me troue ! J'ai perdu un peu bizarrement, 10-9 à la scoring machine, mais l'essentiel était fait : pour les Marocains, j'avais gagné ce combat. Je les avais convaincus ».
L'anglaise, c'est un monde de requins
Accepté par ses pairs, il doit encore participer au championnat d'Afrique, au Caire. Là, il ne se contente plus de convaincre : il va vaincre tous les adversaires de son nouveau continent. « C'est l'un des titres les plus importants de ma carrière, parce qu'il m'a permis définitivement d'aller aux Jeux. Et parce que c'était ma première compétition en Afrique ». Le pari d'Aziz est gagné, mais pour ce fils d'Ostwald, il reste un point à éclaircir. « Pendant plusieurs jours, j'ai eu un peu peur de la réaction des gens qui m'ont toujours suivi, ici en Alsace. Je ne voulais pas passer pour quelqu'un qui trahit son pays. J'ai grandi, vécu ici, j'ai fait mon service militaire ici. Le Maroc, c'est plus mes racines, mes traditions... Des gens venaient me voir en disant : "Mais alors, Aziz, c'est vrai, tu nous quittes ?" J'ai vraiment bien dû expliquer aux gens que je ne partais pas, pourquoi j'allais défendre les couleurs marocaines aux Jeux, et l'opportunité unique que ça représentait pour moi. Je crois que la plupart ont compris. Mais ce n'était facile ni pour moi ni pour les autres. Un entraîneur national m'a dit un jour : "Qu'est-ce que c'est, ces Françaisqui laissent partir leurs champions du monde ?"». Le champion du monde français de boxe française deviendra-t-il champion olympique marocain de boxe anglaise ? « J'ai envie d'être médaillé, reconnaît Aziz. Cela dit, mon expérience en anglaise n'est vieille que d'un an et demi et j'ai encore beaucoup à apprendre. Autant je n'ai rien à me reprocher au niveau physique, autant je peux encore progresser dans tout ce qui est déplacement, explosivité, précision. C'est un monde nouveau pour moi. En boxe française, il n'y a pas des gars qui cherchent à te recruter, alors qu'en anglaise, j'en ai déjà vu passer trois. C'est un monde de requins. Quand j'ai été champion du monde en française, j'ai touché 20.000 F. Si t'es champion en anglaise, tu n'as plus besoin de travailler ». Après les Jeux Olympiques, Aziz poursuivra dans la boxe anglaise au moins jusqu'à la Coupe du monde. Mais pour lui, il n'est pas question de passer professionnel. « Ce n'est pas du tout la même boxe, et c'est un milieu qui ne m'intéresse pas, explique Aziz. Ce que je veux, plus tard, c'est transmettre tout ce que j'ai appris, tout ce que la boxe m'a donné. J'aime réellement ce sport. Et je m'intéresse d'ailleurs à l'histoire de la boxe. Vous saviez que c'est l'un des sports olympiques les plus anciens ? Je lis plein de bouquins là-dessus. Dans l'Antiquité, on appelait ça le pugilat ». Sa reconversion est toute tracée, mais l'éducateur à la mairie d'Ostwald n'est pas encore au bout de ses peines en boxe anglaise. Ni de ses joies : lui, qui a déjà pu rencontrer son cousin éloigné Hicham El-Guerrouj, n'est pas peu fier d'avoir été présenté au roi du Maroc, le 1er septembre, juste avant son départ en Australie. « C'est le Maroc, mais aussi le roi que je vais représenter aux JO. Je l'aime beaucoup, Mohamed VI, pour ce qu'il a fait pour les handicapés, qui sont pris en charge désormais, ou pour ce qu'il fait pour les droits de la femme. Le Maroc, avant, je le voyais de loin, et ça me fait chaud au coeur de voir que cet homme veut changer les choses dans son pays, le rendre plus libre, et disons plus démocratique». Boxeur du roi, Aziz Raguig ne donnera, cette fois, aucune médaille à la France. Mais l'Alsace ne s'y trompera pas : en cas de podium, c'est bien un de ses enfants qui aura brillé à Sydney.
Aziz Raguig avec ses amis et Michelle Waechter, qui a été nommée entraîneur national marocain le temps des Jeux : la Walck s'est mobilisée pour soutenir son boxeur d'adoption.
Thierry Gachon











