Les pompes de la région étant pratiquement toutes à sec, les automobilistes se ruent sur les stations des voisins, notamment de Bâle.
QUARANTE, quarante-cinq minutes d'attente pour faire le plein. On se croirait presque de l'autre côté du rideau de fer dans les pires années de la guerre froide. Quarante cinq minutes d'attente, et personne ne réclame. Chacun attend son tour, en bougonnant parfois un peu. Les Alsaciens apprennent la patience. Et de la patience, il en faudra encore: même si l'on devait arriver à un accord avant ce week-end, il faudra sans doute plusieurs jours pour que tout rentre dans la normale. Les pompes de la région frontalière sont pratiquement toutes à sec, et malgré le rationnement à 70 F imposé par le préfet. Ultime solution: les voisins. Les stations suisses et allemandes sont littéralement prises d'assaut. A la station BP de Bourgfelden, ouverte dès 6 h - 6 h 30 le matin, la file d'attente est permanente. La faute au gazole. Les Suisses ne sont pas très branchés sur ce produit. Plutôt écologistes, ils préfèrent le sans plomb. Une seule pompe sur six sert du gazole à Bourgfelden. C'est la dernière. Mais les voitures à essences sont prises dans la file d'attente...
J'ai des amis qui sont venus des Vosges
A la caisse, Philippe ne chôme pas. «Je n'ai même pas le temps d'aller pisser…» Dehors, la file s'étire. On vient de partout. De la région frontalière d'abord: Saint-Louis, Sierentz, Ranspach. Mais aussi de Cernay, de Seppois-le-Bas, de Mulhouse. «J'ai des amis qui sont venus des Vosges». Evidemment, ils ne se sont pas contentés du plein du réservoir. Ils ont amenés des jerricans. Des gens venus exprès au courant de l'après-midi, en espérant qu'il y aura moins de monde avant la ruée des frontaliers, à partir de 16 h. En temps ordinaire, Philippe vend 9000 l de gazole par mois. Actuellement, il est à 10 000 l par jour! Et pourtant, les acheteurs ne font pas une affaire. Le gazole est aussi cher que le sans plomb 98: 6,91 FF. On fait encore une affaire avec l'essence. Mais avec le gazole… Avec cette situation de crise viennent les rumeurs: certaines d'entre elles veulent faire croire que l'achat de carburant en Suisse serait désormais interdit aux français, ou réservé aux possesseur du badge vert des frontaliers. Il n'en est rien. Chez Esso, dans la Elsasserstrasse, l'affluence est la même. On fait la queue. Mais le débit est plus rapide, grâce aux seize pompes. De plus, cette station ne débite pas de gazole. Rien que de l'essence. Il y a donc moins de clients potentiels et l'attente n'est pas très longue.
On gère le carburant comme un trésor de guerre
A Village-Neuf, la détermination des transporteurs est intacte. Ils se sont installés dans la durée, d'autant que les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à les rejoindre, après l'échec des négociations avec Jean Glavany, le ministre de l'Agriculture. Les appels au civisme, à la responsabilité, les agriculteurs les retournent à leurs auteurs. Et ce n'est pas le survol du dépôt par un hélicoptère de la gendarmerie qui les a impressionnés. Les particuliers ne sont pas les seuls à être touchés par le blocage des dépôts de carburant et des raffineries. Les transporteurs routiers sont confrontés aux mêmes problèmes. Comble d'ironie: eux qui protestaient contre la chèreté du gazole sont obligés d'aller se ravitailler en Allemagne, où il est nettement plus cher qu'en France. Quant aux autocars et autobus, leur situation est très variable. Les cars de ramassage scolaire ont été déclarés véhicules prioritaires, et devraient donc pouvoir se ravitailler aux stations réquisitionnées. Chez Alsace-Tourisme, à Bartenheim, on avait passé commande de gazole vendredi. «On devait être livré lundi matin, relève le patron, M. Marquès, mais lundi, c'était le blocage. Alors, on va faire le plein en Allemagne». Mais pour combien de temps encore? «Mercredi soir, on ne savait pas s'ils allaient continuer à nous servir. Ils ont eux mêmes des problèmes de chèreté de coût et seraient prêts à faire preuve de solidarité avec leurs collègues français». Alsace-Tourisme assure le ramassage scolaire pour Altkirch, Saint-Louis et Riedisheim, mais aussi le ramassage des ouvriers de Peugeot. Chez Metro-cars, qui assure les transports urbains (Distribus) «on a encore un peu de carburant dans la citerne et on le gère comme un trésor de guerre. On a fait le plein à l'extérieur, tant qu'on pouvait. On limite les déplacements qui ne sont pas indispensables». Une ligne du Distribus traverse la frontière. «Mais la station la plus proche n'a pas de gazole, et les autres ne sont pas particulièrement équipées pour recevoir des poids lourds. Pas facile de se tirer d'affaire». L'entreprise assure ausi le transport scolaire pour divers établissements, jusqu'à Hirsingue et celui d'ouvriers de Peugeot. Avec l'espoir que, d'ici lundi, tout rentrera en ordre.
A la station suisse de Bourgfelden, la file d'attente est permanente. Elle livre habituellement 9000 litres de diesel par mois. Contre 10 000 litres par jour actuellement.
J.-M. Sch











