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Edition du mardi 5 septembre 2000

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Le Roi va mourir

Août 1715. Louis XIV, soixante-dix-sept ans, règne depuis 1661. A Londres, les bookmakers parient qu'il ne verra pas septembre. Ils se trompent : le « Roi-Soleil » expire le 1er septembre à huit heures un quart...

IL AVAIT CINQ ANS, le petit-fils de Henri IV, lorsque la mort de Louix XIII fit de lui le nouveau roi de France. La régence était assurée par sa mère Anne d'Autriche et le gouvernement assumé par Mazarin, cardinal d'origine sicilienne. Ce n'est qu'à la mort de celui-ci, en mars 1661, que Louis XIV décide de se passer désormais de Premier ministre, gardant au fond de sa mémoire les Frondes de la noblesse et des parlements, toutes choses dont il saura se souvenir... Que sera son pouvoir ? Pierre Miquel : « Défini par Bossuet, (il) est d'essence religieuse. Par la cérémonie du sacre, il est l'héritier des rois d'Israël. Dieu parle par sa bouche et il a le pouvoir thaumaturgique de guérir les écrouelles (...). Le Roi-Soleil établit l'ordre chez lui par un régime hypercentralisé servi par des ministres bourgeois efficaces (Colbert, Le Tellier, Louvois). Il se dote d'une armée régulière à hauteur de ses ambitions, commandée par les Turenne, Vauban et Luxembourg. » Dès 1661, il a ordonné que l'on construise un château à nul autre pareil à Versailles et non à Paris dont il a conservé un mauvais souvenir. Le 6 mai 1682, il s'y installe définitivement. Lorsqu'en 1789, Louis XVI ­ son lointain successeur ­ quittera le palais, ce sera la fin de la monarchie...

Son pouvoir est d'essence religieuse

Louis XIV quant à lui, s'attache à élargir le « pré carré » français. S'il n'arrive pas à retirer la Flandre à l'Espagne, du moins ­ dans un premier temps ­ arrive-t-il à prendre Lille et le Hainaut. De 1672 à 1678, la guerre de Hollande se termine par la paix de Nimègue qui, du moins, coupe définitivement le « boulevard » espagnol de l'Italie aux Pays-Bas puisque la Franche-Comté revient au royaume de France de même que Strasbourg et le Luxembourg. Nouvelle guerre de 1688 à 1697 qu'il faut mener contre l'Europe entière ­ toutes religions confondues ­ et qui mènent les troupes françaises dans le Palatinat dévasté dans les règles de l'art militaire de l'époque. Le roi vieillit mais ne cède rien et de 1701 à 1714, c'est la très éprouvante guerre de succession d'Espagne qui se termine par une sorte de match nul grâce à la victoire de Villars à Denain : la France conserve ses nouvelles frontières avec l'Alsace (moins Mulhouse), la Flandre et la Franche-Comté. Tout au long de ce règne interminable, le Roi-Soleil s'est voulu le serviteur de la religion catholique mais non de la papauté. Avec cette dernière, les conflits étaient récurrents et Bossuet ­ décidément infatigable ­ avait été chargé en 1682 de rédiger la Déclaration des quatre articles qui soustrayait le clergé français à l'autorité pontificale pour le placer sous celle du roi. Se considérant comme le seul véritable défenseur de la foi catholique en Europe, Louis XIV avait signé le 18 octobre 1685 l'édit de Fontainebleau, en fait l'acte de révocation de l'édit de Nantes. Les protestants ­ deux millions de fidèles ­ n'eurent le choix qu'entre la conversion, le départ ou la rébellion durement réprimée. Ceux qui parvinrent à s'enfuir, firent le bonheur des industries de Prusse et de Hollande. L'autorité royale s'était également abattue sur les Jansénistes de Port-Royal-des-Champs dont les idées réformatrices ne pouvaient être, pas plus que celles des protestants, tolérées. En 1710, le 22 janvier, il ordonne de faire raser l'abbaye des Jansénistes afin « d'éradiquer l'hérésie ». Cinq ans plus tard, Louis XIV entame l'année apparemment en bonne santé. C'est du moins le regard qu'il porte sur lui-même, mais son entourage n'est pas du même avis. Madame de Maintenon, sa compagne, elle-même constate qu'il « baisse visiblement ». Louis XIV souffrait d'accès de goutte. Certains jours, il était dans l'incapacité de marcher et se déplaçait dans les vastes salles de Versailles en chaise à roulettes. « A près de soixante-dix-sept ans, Louis déclinait. Ses proches le voyaient au masque jaune et ridé de son visage (...). Au conseil il ne montrait plus la même ardeur. Celui qui trouvait naguère le métier de roi " délicieux " donnait l'impression que le pouvoir l'ennuyait » (l'historien Christian Petitfils dixit). Restaient les chasses, les cérémonies, des soupers interminables qui n'étaient pas faits pour arranger sa santé. Madame de Maintenon lui en fit l'observation : « Mais enfin, vous êtes un enfant, vous allez gâter votre santé tout à fait. Ne pouvez-vous abandonner la chasse et retrancher quelque chose à vos repas ? » Louis XIV : « Si je ne chasse pas, Madame, j'ai des vapeurs. » Elle : « La belle affaire ! J'en ai bien, moi, et je n'en mourrai pas ; les vapeurs donnent de la tristesse mais elles n'arrêtent pas plus le coeur que les migraines n'ôtent l'esprit. Et vos soupers ? Quatre potages, six rôts, des sorbets, des salades, des compotes, du bonbon, croyez-vous que cela soit raisonnable à votre âge? Monsieur Fagon m'en parle souvent avec inquiétude. »

Je ne veux rien changer à l'étiquette de la Cour

Louis XIV clôt l'entretien : « Monsieur Fagon est médecin, il n'est pas roi. Il fait son métier, je fais le mien. Un roi se doit de se montrer, il faut qu'il ait bon appétit et, du reste, je ne veux rien changer à l'étiquette de la Cour. » L'étiquette ­ cela dit ­ avait du plomb dans l'aile. Les salons du roi n'accueillaient plus qu'un public fort clairsemé et passablement triste. Pour s'amuser, la noblesse ­ se contentant d'effectuer une sorte de service minimum à Versailles ­ courait à Paris, fréquentait au cours de folles nuits les hôtels particuliers du Marais, des faubourgs Saint-Germain ou Saint-Honoré. Le futur régent ­ Philippe d'Orléans ­ passait ses soirées au Palais-Royal avec ses « roués » dont les propos licencieux ne heurtaient point les oreilles prudes de Madame de Maintenon. Bref, la haute société fuyait Versailles ­ où, selon elle, il n'y avait plus rien à espérer ­ pour se divertir ailleurs. Madame de Maintenon commentait les nouvelles modes en ces termes : « Je me garderai bien de vous faire une description des moeurs présentes, il me semble que je prêcherais contre l'amour qu'on doit avoir pour sa nation... Les maris s'accommodent des promenades nocturnes : ce sont eux qui les facilitent... Les hommes sont pires que les femmes : ce sont eux qui laissent ruiner leurs maisons, qui veulent que les femmes prennent du tabac, boivent, jouent, ne s'habillent plus... » C'était annonciateur de la fin d'une époque et cette fin approchait. La seule vraie préoccupation de Louix XIV portait sur sa succession. Son fils, le Grand Dauphin était mort en 1711 à l'âge de cinquante ans. Son petit-fils, le duc de Bourgogne, dix mois plus tard à l'âge de trente ans. Restait l'arrière-petit-fils, âgé de cinq ans, le futur Louis XV... Se méfiant du régent potentiel, Louis XIV avait ­ par testament ­ institué un Conseil de régence faisant la part belle à certains de ses bâtards, devenus par sa grâce princes royaux. Philippe d'Orléans ­ une fois le Roi-Soleil éteint ­ ne tarda pas à faire casser le document par le Parlement de Paris... La santé du roi se dégrade subitement le 10 août : « incommodité » aux jambes. Fagon, sentencieusement, diagnostique une sciatique et ne changera pas d'avis. Louis XIV souffre de plus en plus, de la cuisse jusqu'au pied, mais le 13, il reçoit tout de même en grande pompe l'ambassadeur du shah de Perse. Témoignage de Madame de Maintenon : « Dans son habit d'étoffe or et noir, brodé de douze millions cinq cent mille livres de diamants, il fut encore magnifique. »

Un des plus grands rois qui furent jamais

Le 19, alors que le souverain ne sort plus de ses appartements, son chirurgien, Mareschal, remarque une petite noirceur au pied gauche du roi. Conciliabules : Fagon s'obstine quant à une « sciatique », le chirurgien commence à penser à une gangrène. Louis XIV s'adresse alors à l'éminent aréopage : « Je vois bien, Messieurs, que vous me trouvez mal. Je suis véritablement bien abattu, mais comment voulez-vous que je fusse autrement, souffrant nuit et jour sans relâche et ne prenant presque point de nourriture depuis le début de ma maladie, sans que vous ayez pu me donner un peu de soulagement. » Le 22, suite à un évanouissement, Fagon fait venir dix confrères de Paris qui tâtent le pouls royal par rang d'ancienneté. Prescription : quinquina à l'eau et lait d'ânesse ! Le 24, on s'aperçoit que la jambe du roi noircit. On supprime le quinquina et le lait mais l'on ne sait trop que faire ; Louis XIV, lui, sait : il demande le Père Le Tellier et se confesse. Mais il n'a pas manqué pour autant de tenir le Conseil des finances. Dimanche 25, c'est le jour de la Saint-Louis. Il écoute l'aubade que lui donne des tambours et des fifres des gardes françaises et suisses, insiste pour prendre son repas en public : « J'ai vécu parmi les gens de ma cour ; je veux mourir parmi eux. Ils ont suivi tout le cours de ma vie ; il est juste qu'ils me voient finir. » Le soir même, il demande à recevoir les derniers sacrements. Le 26, les médecins envisagent de l'amputer. Lui : « Croyez-vous de me sauver par là la vie ? » Mareschal fait part de son scepticisme. Le roi : « Eh bien ! il est donc inutile que vous me fassiez souffrir. » Et il consacre sa journée à faire ses adieux. A Versailles, à Paris, dans toutes les capitales européennes, l'attente se prolongeait. Les ambassadeurs envoyaient courrier sur courrier... Le 27, Louis XIV brûla un grand nombre de papiers personnels en présence de Madame de Maintenon. Le même jour, on lui administra un remède-miracle fourni par un « manant provincial fort grossier », potion qui sembla le soulager au cours des deux journées suivantes. Mais la gangrène s'étendait. Le vendredi 30 août, à trois heures de l'après-midi, Madame de Mainteon se retira ­ définitivement ­ à Saint-Cyr dans l'institution pour jeunes filles qu'elle avait créée. L'agonie du roi commença le lendemain vers dix heures et demie du soir. Ses dernières paroles furent « Ô mon Dieu, venez à mon aide ; hâtez-vous de me secourir. » Le 1er septembre, à huit heures et quart, Louis XIV expira « rendant son âme sans aucun effort, comme une chandelle qui s'éteint ». Le 10, à la pointe du jour, à Saint-Denis « il n'y avait personne pour contempler le spectacle étrange et fascinant de ces huit cents cavaliers avançant au petit trot dans la brume du matin, un flambeau de cire blanche à la main » : le cortège funèbre de celui que Leibniz, le grand philosophe allemand et protestant, considérait comme « un des plus grands rois qui furent jamais »...

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 1638 : naissance de Louis XIV, fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche. 1643 : Louis XIV roi de France. 1661 : décès de Mazarin. Louis XIV règne. 1678 : annexion de la Franche-Comté. ...





BIBLIOGRAPHIE Louis XIV, Jean-Christian Petitfils, Perrin, 1995. Le siècle de Louis XIV, les Français vus par eux-mêmes, Alain Niderst, Robert Laffont, 1997. Le journal secret de Louis XIV, François ...



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