Le mythe Moitessier
Jévoque dans larticle principal le passage de Bernard
Moitessier à Alicante, de retour dun demi-tour du monde à la voile et sans escale
(en passant par le Cap Horn) après quatre mois de navigation en haute mer.
Cest dun être à part quil sagit là, dont
le nom peut-être ne dit rien à beaucoup de lecteurs. Dans le milieu de la voile
des coureurs comme des simples plaisanciers - il est cependant extrêmement connu, en
particulier pour un geste qui la érigé en mythe.
En 1964, il vient décrire deux livres qui font un
tabac (" Vagabond des mers du sud " et " Cap Horn à la
voile ") lorsquil est contacté par un journaliste anglais du Sunday Times
pour participer au " Golden Globe ", la première course autour du
monde sans escale et en solitaire. A la clé pour le vainqueur, cinq mille livres sterling
et le trophée. Bernard Moitessier est en passe de gagner la course avec son son bateau,
"Joshua". Il remonte lAtlantique seul en tête lorsquil renonce et
envoie au lance-pierres sur un pétrolier de passage un message adressé au Sunday
Times : " Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je
suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ".
Quelques lignes écrites sur un bout de papier qui vont faire de ce
marin un mythe et un véritable guide pour plusieurs générations de marins. Une
référence absolue, en quelque sorte, de droiture et didéal à atteindre.
Moitessier poursuit vers Tahiti et reste dix mois en mer. Il refuse
les honneurs dune société quil considère comme un
" dragon ".
De cette expérience qui va bouleverser sa vie, il tire un livre
intitulé " La longue route ", récit de navigation et chemin
initiatique. A laube de mai 68, Bernard Moitessier, personnage sans concession, en
quête dabsolu, de conscience humaine et en recherche, va influencer plusieurs
générations de marins. " Ce que la vie lui a enseigné dessentiel :
participer à la transformation de nos rêves en actes créateurs ", est-il
écrit sur la 4e de couverture de son livre de mémoires " Tamata et
lAlliance ".
Bernard Moitessier, né en Indochine en 1925 est décédé dun
cancer en 1997 et enterré au Bono, en Bretagne. Je lui renvoie son expression
favorite : "Salut et fraternité". |
"Notre
vitesse de Libération"
La voile a ceci dexaltant quelle réserve parfois
des moments de pureté esthétique extraordinaires. Maldoror légèrement gîté, bien
appuyé sur son génois et sa grand-voile franchit le cap de Palos, par le travers des
îles Hormigas (37°38N/ 00°40E).

La famille est en forme et Apolline (dans les bras de son
papa) s'est mise à marcher à l'arrivée à Ibiza. Juste pour aller en boîte de nuit...
Nous venons de quitter Carthagène pour rejoindre Alicante demain, après une courte
escale à Torrevieja. Sous pilote automatique, le bateau est vivant il vit du vent
- et chacun vaque à ses occupations ou ses rêveries à bord. Je me suis calé dans le
balcon avant, balancé en rythme jécoute la vague détrave le regard tourné
vers notre beau voilier. Moment de contemplation, de douceur, minutes de bonheur ou
sexprime ma "vitesse de libération".
Cette "vitesse de libération", cest ce moment indéfinissable,
profondément ancré dans le temps présent et qui exprime pourtant le mouvement, où plus
rien ne compte sinon cette joie intérieure qui remplit le corps et lesprit.
Lexaltation, je vous dis
LESCALE DUN MARIN MYTHIQUE
40 miles plus au nord, Torrevieja offre un excellent mouillage dans limmense
port. Lavantage est dêtre bien abrité et à seulement quelques minutes de la
ville. Ce soir est particulier : nous vivons la finale de lEuro 2000 en
écoutant Radio France Internationale sur les ondes courtes de notre poste radio
Délire sur le bateau lorsque léquipe de France égalise à la dernière seconde,
puis marque son but en or. La nuit est tombée, en annexe (petit bateau à moteur qui nous
sert à débarquer) nous rejoignons la ville tandis quéclate un superbe feu
dartifice sur le plan deau. Une belle journée, vraiment !
Le lendemain, nous voici à Alicante, port dans lequel javais fait escale il y a
dix ans et que je ne reconnais pas. Une marina ultra-moderne a été construite et la
ville considérablement rénovée. Cest à Alicante, en 1966, que Bernard Moitessier
- marin mythique - a achevé son demi-tour du monde, sans escale, après quatre mois de
navigation en passant par le cap Horn. Dans son livre de mémoires (" Tamata et
lAlliance ", ed. Arthaud), on voit une photo noir et blanc de son ketch
"Joshua", sous voiles, entrant dans la rade dAlicante et je retrouve le
même angle de prise de vues, les mêmes bâtiments reconnaissables: émotion.
CEST TOUJOURS LE VENT QUI DECIDE
DAlicante, nous voulons traverser directement vers les Baléares. Mais une fois
encore, le vent en décide autrement, le "passage à niveau " se ferme pour
une douzaine de jours. Nous voilà bloqués, le vent calé à lEst Nord-est,
les plus mauvaises conditions pour franchir les 90 miles qui nous séparent de Sant
Antonio de Abad sur lîle dIbiza.
Le seul jour où le vent semble sétablir au sud-ouest, nous voilà en mer,
direction les Baléares, lorsquil tourne à nouveau plein Est contre toute attente
et toute prévision. Changement de cap dans une mer déjà formée: nous nous
abritons à Villajoyosa à 17 miles plus au nord, en direction du cap de la Nao, pointe
extrême sur la côte sud-est de la péninsule ibérique.
Les jours suivants nous cabotons, toujours aux prises avec un vent défavorable. Mais
chaque mile gagné vers le nord nous rapproche des Baléares et diminue dautant le
temps de notre traversée future vers ces îles. A Calpé, nous mouillons devant la pointe
dIffach - un rocher en forme de pain de sucre et assistons aux festivités
traditionnelles en Espagne de célébration de la " Virgen Del
Carmen ", patronne des marins. Des pétales de rose sont lancées sur le plan
deau, un nouveau feu dartifice éclate. Mais le mouillage est intenable dans
la houle, et au petit matin nous rejoignons le petit port de Moraira, encore au nord.
Nous rongeons notre frein deux jours supplémentaires en attendant "la"
fenêtre météo. Elle souvre et nous nous engouffrons, pour une traversée de dix
heures, poussés par un bon vent de sud. Mais la météo, en cette année des treize
lunes, est volage et capricieuse. Bientôt le vent tourne à lest et je redoute de
devoir faire demi-tour pour ne pas imposer une traversée difficile à léquipage.
Bon, la mer se maintient - pas de houle ni de méchants creux - et nous filons à bonne
vitesse au près serré, puis vent de travers là encore contre toute attente. La voilure
réduite (trois ris dans la grand-voile et génois arisé), la mer grossit en fin de
journée mais il nest plus question de faire demi-tour et nous poursuivons à près
de sept nuds, une belle moyenne pour notre bateau. Le vent tombe finalement à un
mile de larrivée, il nous lâche alors que nous arrivons dans la baie de Sant
Antonio, au cur dIbiza. Là, cest un autre souffle qui nous assaille: un
souffle musical. Le son de la techno et de lAcid House font vibrer lair de
Sant Antonio, qui bat à un rythme effréné, jour et nuit.
Le soleil - écarlate - se pose sur la mer, et juste après avoir jeté lancre,
Apolline - notre petit mousse de dix mois - se dresse fièrement sur ses deux jambes. Pour
la première fois. Elle aussi est en train datteindre sa vitesse de libération.
Textes et photos:
Philippe Gammaire |
Sur le web
- Nautiweb,
le site des marins sans frontières
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