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Le triomphe de la défaite

Le 10 août 1792 alors que Louis XVI et sa famille se sont déjà réfugiés à l'Assemblée, les Tuileries ­ défendues par quelques centaines de gardes suisses ­ sont prises d'assaut par des milliers de sans-culottes. Exit la royauté...

LE 14 juillet 1789, Louis XVI était à la chasse et le peuple de Paris à la Bastille. Le roi n'avait rien tiré et l'avait écrit dans son journal : « Aujourd'hui rien. » Le peuple de Paris, lui, avait pris la Bastille ­ une véritable ruine ­ et libéré les sept prisonniers qui s'y trouvaient à savoir quatre faussaires, deux fous et le comte Gabriel de Solages. Commentaire de l'historien Funck-Brentano : « Les vainqueurs de la Bastille détruisirent un vieux château fort, la prison d'Etat n'existait plus. Ils "enfoncèrent une porte ouverte". On le leur dit dès 1789. » N'empêche, la prise de la Bastille entra dans la légende : c'était tout simplement la Révolution qui se mettait en marche. Le 21 janvier 1793, Louis XVI qui n'est plus que « Louis Capet », est décapité. Entre ces deux dates, une date charnière : le 10 août 1792. Après, plus rien ne sera plus pareil ; tout ira très vite. Mais comment en est-on arrivé là ? Et d'ailleurs que s'est-il réellement passé ? C'est peu de dire que Louis XVI ne cessa d'être hostile aux idées nouvelles. Les révolutionnaires en fait les plus modérés ­ Mirabeau, La Fayette, Barnave ­ étaient partisans d'une monarchie constitutionnelle où ils auraient exercé une influence prépondérante. Cela ne fut pas possible : à cause de l'indécision ou de la duplicité du roi (ou des deux ?), à cause aussi de l'intransigeance de la reine Marie-Antoinette qui ne comprenait pas qu'un monde était en train de disparaître, celui de la monarchie de droit divin. Après la pseudo-embellie de la fête de la Fédération le 14 juillet 1790, il y avait eu cette lamentable tentative de fuite de la famille royale au printemps 1791, équipée qui s'était achevée à Varennes. L'Assemblée, dominée alors par la bourgeoisie conservatrice, avait fait mine de croire à une tentative d'enlèvement... Mais l'avenir de la monarchie s'était considérablement obscurci.

La Nation n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple

Le 5 août 1791, l'Assemblée avait solennellement décrété : « La Nation française ne fera jamais la guerre dans l'intention de faire des conquêtes et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. » Pendant ce temps, le roi et plus encore la reine sollicitaient l'appui des souverains étrangers contre la France révolutionnaire. Celle-ci s'inquiète des mouvements de troupes sur ses frontières. De plus, il y a de chauds partisans de la guerre du côté révolutionnaire (Robespierre est très isolé lorsqu'il s'y oppose) comme à la Cour. Finalement, le 20 avril 1792, c'est Louis XVI lui-même qui a proposé à l'Assemblée de déclarer la guerre au roi de Bohême et de Hongrie. Les premiers revers militaires ne tardent pas et une véritable psychose s'installe à Paris cependant que Louis XVI croit son rétablissement proche grâce à l'intervention par la force des armées étrangères. Le roi oppose son veto aux mesures proposées sur la déportation des prêtres qui refusent de prêter serment sur la constitution civile et sur la formation sous Paris d'un camp de vingt mille « fédérés » destinés en principe à protéger Paris et... à faire pression sur Louis XVI. Pour faire bonne mesure, il congédie le 12 juin une bonne partie du ministère et en nomme un autre. Et alors que le 19 juin l'Assemblée réitère sa confiance aux ministres congédiés, le lendemain c'est l'émeute. La foule envahit les Tuileries. Louis XVI va jusqu'à proclamer sa fidélité à la constitution, coiffe le bonnet rouge des patriotes, boit à la santé de la nation mais refuse de dire qu'il retirera son veto. L'un des meneurs de l'émeute, le boucher Legendre, lui lance alors : « Vous êtes un perfide. Mais prenez garde à vous, la mesure est à son comble, et le peuple est las de se voir votre jouet. » Le 14 juillet, Louis XVI qui vient de refuser une proposition de La Fayette visant à reprendre le pouvoir, assiste muet et passif à une cérémonie fortement symbolique au cours de laquelle un grand brasier brûle tous les vieux emblèmes de la féodalité (armoiries et écussons) : fin de l'Ancien Régime... Dans les derniers jours de juillet, les événements s'accélèrent : les détachements de « fédérés » pour l'essentiel marseillais et bretons arrivent à Paris et s'y installent ; le texte d'un manifeste du duc de Brunswick ­ commandant en chef de l'armée prussienne ­ publié le 25 suscite une émotion considérable. Ce texte, rédigé à Coblence par un aristocrate émigré, explique que le but de la prochaine invasion de la France par des armées étrangères est « d'arrêter les attaques portées au trône et à l'autel », menace de mettre le pays à feu et à sang, proclame que si le moindre outrage est fait à la famille royale, il ordonnera une vengeance exemplaire « en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale ». S'il le pense réellement, c'est une infamie ; s'il ne le pense pas, c'est une idiotie. En tous les cas, ce manifeste compromet définitivement le roi et apporte de l'eau au moulin à ceux des révolutionnaires qui sont décidés à changer de constitution et donc de régime. L'Assemblée législative a perdu l'initiative ; c'est la rue ­ sections révolutionnaires des quartiers parisiens et « fédérés » ­ qui mène le jeu. Et ce qu'elle veut, c'est tout simplement la déchéance du roi.

Le peuple est las de se voir votre jouet

Rien de spontané dans ce qui va se passer : un directoire insurrectionnel est formé ; un ultimatum lancé le 4 août annonçant que le tocsin sonnera le 9 août à minuit... Dans la nuit du 4 au 5, Louis XVI est réveillé par son valet Hue qu'inquiète les cliquetis d'armes et les roulements de canons sur les pavés. Lui : « Que me veulent-ils encore ? Vont-ils recommencer la séance du 20 juin ? Qu'ils viennent donc. Dès longtemps, je suis prêt. Avertissez les officiers de service mais qu'on se garde d'éveiller la reine. » Arrive la nuit du 9 août dont chacun sait qu'il s'agit de la nuit de tous les dangers. Les gentilshommes se rassemblent aux Tuileries et font des rondes, armées d'épées (quelquefois de fantaisie), de couteaux de chasse, des pistolets plein les poches. L'un d'eux confiera : « Nous avions la figure assez grotesque. » Mais l'on avait également appelé douze cents gardes suisses et Mandat, commandant de la Garde nationale, était fermement décidé à défendre les Tuileries. L'insurrection, elle, s'appuyait sur trois centres principaux : le club des Jacobins (avec Robespierre, jusque-là peu enclin à une telle entreprise), la section des Quatre-Vingts au faubourg Saint-Antoine et le club des Cordeliers où Danton tonnait : « Cessons d'en appeler aux lois et aux législateurs ! (...). C'est cette nuit même que le perfide Louis a choisi pour livrer au carnage, à l'incendie, cette capitale qu'il veut quitter encore une fois (...). Plus de pitié pour un roi parjure qui a tant de fois lassé notre patience ! Plus de pitié pour cette femme odieuse qui lui inspire toutes ces fureurs ! (...). C'est aujourd'hui que la véritable souveraineté du peuple va s'annoncer au milieu des éclairs et des foudres (...). Il faut qu'on dise un jour : le 10 août, le peuple français a su s'affranchir de l'esclavage et de la misère (...). Aux armes ! Aux armes ! » A l'Assemblée pendant ce temps, le quorum est loin d'être atteint : la centaine de députés présents a peur, peur de tout : de la rue, des Suisses, de leurs collègues (surtout de ceux qui sont curieusement absents), des tribunes remplies de tricoteuses et de tape-durs qui les insultent. A minuit, Pétion, le maire révolutionnaire de Paris, rend visite au roi et l'assure « la tête haute et le regard faux » qu'il a donné l'ordre de repousser la force par la force. Le tocsin sonne, une commune insurrectionnelle remplace la municipalité à l'hôtel de ville. C'est elle qui convoque Mandat afin de lui retirer le commandement de la Garde nationale. Apostrophé par Danton à son arrivée, Mandat est abattu peu après. La Garde nationale, dépourvue de chef, désorganisée, reflue un peu partout, perd le contrôle des ponts et ne conserve que le Carrousel. Les insurgés installent leurs canons face aux Tuileries. Il est 6 heures. Au même moment, au château... On réveille le roi qui n'a dormi que deux heures, on le presse de passer en revue les troupes restées fidèles. L'idée ne l'enchante guère mais finalement il se décide. Escorté de deux officiers suisses ­ Bachmann et Maillardoz ­ ainsi que de quelques gentilshommes, il passe entre les rangs des soldats chargés de la défense du château. Ceux-ci n'ont pas de quoi être galvanisés par le passage d'un souverain à l'allure incertaine et dandinante, à l'air soucieux et ensommeillé, qui ne trouve pas un mot à leur adresser là où ils attendent une harangue. Lui se contente de bredouiller à ses proches : « Eh bien ! On assure qu'ils viennent. Que veulent-ils ? Je ne me séparerai pas des bons ciroyens. Ma cause est la leur. Nous nous défendrons bien, n'est-ce pas ? » La reine Marie-Antoinette a instantanément tout compris : « Tout est perdu. Cette revue a fait plus de mal que de bien. » Lui, totalement déprimé, dit aux gentilshommes présents dans sa chanbre : « J'aimerais mieux me faire clouer aux murs du château que de nous réfugier à l'Assemblée. »

Donnons cette dernière marque de notre amour pour le peuple

Un peu plus tard, Roederer, procureur-syndic de Paris, vient s'entretenir de la situation avec Louis XVI : « Le danger est au-dessus de toute expression. La défense est impossible. Dans la Garde nationale, on ne peut compter que sur quelques bataillons ; au premier choc, le reste se réunira aux assaillants. Il n'y a pas cinq minutes à perdre. Il n'y a de sûreté pour vous qu'à l'Assemblée nationale. » Le roi : « Mais je n'ai pas vu grand monde au Carrousel. » Roederer : « Sire, il y a douze pièces de canon et il arrive un monde énorme des faubourgs. » La reine : « Quoi, Monsieur, sommes-nous à ce point abandonnés ? Personne n'agirait-il en notre faveur ? » Roederer : « Madame, je le répète, la résistance est impossible. Voulez-vous être responsable d'un massacre ? » Et s'adressant à Louis XVI : « Sire, le temps presse ; ce n'est plus une prière. Nous vous demandons la permission de vous entraîner... » Finalement, le roi cède : « Donnons cette dernière marque de notre amour pour le peuple... Allons. Marchons. » Accompagnée de gardes suisses, la famille royale se rend ­ sous les insultes de la foule ­ à l'Assemblée qui l'accueille protocolairement et l'installe dans la loge du logographe. Pendant ce temps, le drame se noue aux Tuileries. Comme prévu, les gardes nationaux de même que les gentilshommes ont fait défection. Restent les Suisses. Après un temps d'observation où même la fraternisation semble possible, un coup de feu isolé déclenche une salve meutrière des gardes suisses, fauchant plusieurs dizaines d'insurgés. Exploitant l'effet de surprise, deux cents Suisses ­ comme à la manoeuvre ­ chargent et poursuivent les assaillants. Mais les fédérés bretons et marseillais (ceux-là mêmes qui populariseront la... Marseillaise) contre-attaquent bientôt rejoints par les forces, innombrables, du faubourg Saint-Antoine. Les Suisses, submergés par le nombre, feront jusqu'au bout preuve d'un professionnalisme irréprochable. Louis XVI leur enverra d'ailleurs l'ordre de se retirer alors que le château est déjà tombé. Ce n'est que vers 13 heures qu'une véritable marée humaine arrive à déferler à l'intérieur des Tuileries. Le feu roulant des Suisses massés dans l'entrée principale a cessé faute de munitions. La bataille s'achève par le massacre des gardes suisses dont on brûlera le soir même les corps dans la cour du château. Bien plus tard, un monument sera élevé à Lucerne en l'honneur de ces ultimes défenseurs de la royauté. Celle-ci sombre dans les heures et les jours qui suivent...

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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BIBLIOGRAPHIE Chronique de la Révolution, Jean Favier (dir.), Larousse, 1989. La Révolution française, images et récit, Michel Vovelle, Messidor, 1986. Journées mémorables de la Révolution française, ...



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