Le 3 août 1949, la Cadillac de l'Aga Khan - l'un des hommes les plus riches du monde - est l'objet d'une attaque à main armée. Les agresseurs font main basse sur deux cents millions de diamants et de pierres précieuses...
L'AGA KHAN est un homme heureux. Petit mais heureux. Paris Match qui s'y connaît en vraies célébrités écrit de lui : « Descendant de Mahomet, dieu vivant pour 70 millions d'Ismaëliens (...) l'Aga reçoit chaque année son poids en or qu'il s'empresse d'ailleurs de distribuer à des oeuvres de charité. Son immense fortune fait de lui un des hommes les plus riches et plus puissants de la planète. Son écurie de courses est une des plus fameuses du monde. » Cet homme a, par ailleurs, un fils, Ali Khan, qui épousera cette année-là la star hollywoodienne la plus flamboyante, Rita Hayworth, mais ceci est une autre histoire. Il a aussi une épouse - la cinquième en titre - la Begum, une femme splendide née Yvette Lebrousse à Sète en 1906, ancien prix de beauté. L'Aga est septuagénaire et comme il aime beaucoup son épouse, il lui offre des bijoux, beaucoup de bijoux. Et la presse en parle beaucoup du petit Aga, chef temporel et spirituel de la secte musulmane des Ismaëliens et de sa cinquième et radieuse épouse (qui, elle, est très grande) et de ses bijoux... A Cannes, le couple habite la villa Yakimour. Or ce 3 août 1949, il s'apprête à quitter la Côte d'Azur pour Deauville où il a décidé de passer l'été. Il est midi lorsque la Cadillac quitte la villa pour se rendre à l'aéroport de Nice. L'Aga Khan s'est assis à l'avant à côté du chauffeur. La Begum est à l'arrière avec sa femme de chambre. A ses pieds, sa malette de cuir rouge qui contient des bijoux offerts par l'Aga : diamants et pierres précieuses. Il y en a pour plus de deux cents millions de l'époque. Subitement, la Cadillac est obligée de ralentir : un cycliste en plein milieu de la route, remonte sa chaîne de bicyclette... La puissante limousine ralentit et se voit couper la route par une traction avant. La Cadillac s'arrête pile. De la traction descend un trio, ni masqué, ni cagoulé mais puissamment armé : une mitraillette, deux gros calibres. Les portières de la Cadillac sont ouvertes... L'homme à la mitraillette braque son arme sur la Begum qui n'hésite pas un seul instant : la malette de cuir rouge change de propriétaire... Le trio repart dans sa traction. Le hold-up de l'année n'a pas duré cinq minutes. D'ailleurs, très concentré sur sa tâche principale, le trio n'a même pas pensé à détacher du cou de la Begum le collier qu'elle porte ce jour-là : une bagatelle de 80 millions. L'affaire fait évidemment la une de tous les journaux qui parlent, eux, du « hold-up du siècle ». Ils ne perdent rien pour attendre. Pour l'heure, l'enquête commence et elle est menée par le chef de la Police judiciaire en personne, Georges Valantin, qui - antérieurement secrétaire général de la police à Marseille - passait justement ses vacances dans le Midi.
Nous avions donné notre parole que nous ne ferions rien
Il connaît bien le « Milieu » de la Côte, Valentin et très vite, l'on identifie l'homme à la mitraillette, le gros Roger, de son vrai nom Roger Sennanedji, un truand bien connu de la police, « un dur un tantinet mou (qui) avait la réputation de se mettre trop facilement à table. » On sait même où il est le gros Roger (105 kg tout de même !) : à Genève avec son amie Renée Rémy. Il ne reste plus qu'à les cueillir, la police hélvetique est d'accord : pensez donc, mettre la main au collet du voleur des bijoux de la Begum. Seulement voilà, au moment où le couple va être arrêté, il disparaît : prévenu à temps selon certains, liquidé par les complices selon d'autres... En tout cas, ces deux-là, on ne les reverra jamais ! Ensuite, l'enquête piétine jusqu'au jour où un « informateur » fournit au commissaire Mattei de la Police judiciaire de Marseille les noms de tous les autres protagonistes du hold-up : Barthélemy Ruberti dit Mémé, François Sanna dit Choï - les deux acolytes armés - Jacques Benedetti et Paul Mondoloni, les deux qui étaient restés dans la traction. En un tournemain, tout ce joli monde se retrouve sous les verrous. Nous sommes début janvier 1950. L'affaire est terminée ? Non, elle commence car deux questions - essentielles - restent, si l'on ose dire, en suspens : où sont les bijoux ? qui est le cerveau de l'affaire ? Les déclaration des malfrats sont passablement embrouillées : les bijoux ont été enterrés dans un jardin à Vallauris puis déterrés puis ? On ne se souvient plus (sic). Le cerveau ? Finalement, après bien des interrogations, un nom tombe : il s'agirait de Paulo Leca, l'un des grands bonnets du milieu marseillais depuis 1936. Riche. Inattaquable et d'ailleurs, pour l'heure, subitement introuvable. Or, le 20 janvier 1950, coup de théâtre : un « informateur » anonyme avertit le commissaire Trucchi qu'un paquet l'attend au pied de l'escalier, dans la cour de l'hôtel de police de Marseille. On y va, on ouvre le paquet, on convoque les experts : ce sont effectivement les bijoux de la Begum. Il n'en manque qu'un, le fameux diamant dit de la Marquise qui vaut 60 millions à lui seul. Cette découverte miraculeuse a une explication que fournit obligatoirement le commissaire Trucchi : les avocats des gangsters auraient convaincu leurs clients de restituer les bijoux, ce qui leur vaudrait la mansuétude des jurés aux Assises... Finalement, l'on retrouve également - début mars 1950 - le fameux diamant, retaillé il est vrai afin de pouvoir être revendu à un Américain. L'on notera - c'est une information objective et rien de plus - que dans cette affaire, l'on retrouve beaucoup de Corses... des deux côtés de la barrière, souvent même originaires du même village ! Finalement, tout ce beau monde se retrouve trois ans plus tard, le 6 juillet 1952, devant la Cour d'Assises d'Aix-en-Provence. Manquent cependant le gros Roger (liquidé), Paulo Leca (évanoui dans la nature), Mondoloni (laissé en liberté provisoire, également disparu). Du côté des victimes, l'Aga - septuagénaire - est absent. La Begum - « robe d'été blanche à pois bleus, longs gants blancs, chapeau blanc (...) d'une royale beauté (...) beaucoup d'allure », (Frédéric Pottecher dixit) - viendra le troisième jour du procès. Du côté des policiers, l'on attend une rencontre - violente - au sommet entre Georges, Valentin, directeur de la Police judiciaire et Berteaux, directeur général de la Sûreté nationale. En effet, le premier a porté contre le second des accusations graves, l'accusant notamment d'être le véritable cerveau du hold-up ! C'est un quasi sosie de Winston Churchill qui préside : M. Pourtoukalian est jovial, haut en couleur. Il commence à en voir... de toutes les couleurs lorsque - interrogeant le commissaire Trucchi sur son « informateur » - il entend Me Pollack, avocat (de la défense) célèbre, dire au policier : « N'auriez-vous pas pu suivre le manège de cet informateur et arriver, grâce à lui, jusqu'aux receleurs ? »; et le policier de répondre tranquillement : « Non, parce que nous avions donné notre parole que nous ne ferions rien et que la parole d'un fonctionnaire doit être sacrée, surtout avec un homme du milieu ». Bigre.
Le procès a atteint ses sommets ou plutôt ses égouts
Cela continue avec Ruberti, celui qui jouait le rôle du cycliste pendant le hold-up. Pour lui, le cerveau, c'est Leca. A la fin, il est énervé, Ruberti. Il crie : « Et moi, je paye en étant détenu pendant que les autres qui sont libres, courent toujours ! ». Le président : « Vous avez touché votre part... » Ruberti : « Rien du tout. Peut-être trente sacs ? Autant dire des bigorneaux ! » Le président : « Je ne connais pas le cours des bigorneaux ! » Le troisième jour, royale arrivée de la Begum. Elle reconnaît le fameux diamant et un seul des gangsters : l'émotion sans doute. Arrive le jour dont J.M. Théolleyre du Monde écrira : « Le procès d'Aix-en-Provence a atteint vendredi soir ses sommets ou plutôt ses égoûts. » Depuis quelques jours, le passage à la barre de leurs subordonnés n'a rien donné mais voilà qu'entrent en scène Georges Valantin, directeur de la Police Judiciaire et Berteaux, directeur de la Sureté nationale. Ravagé par les tics, Valantin lance d'entrée : « Vous croyez peut-être que c'est Paulo Leca l'instigateur du coup ? Eh bien, l'instigateur n'est pas Leca mais M. Berteaux, directeur de la Sûreté nationale ! ». Le président : « Ah ça ! Vous avez des preuves ? » Valantin : « Parfaitement ! Oui, c'est M. Berteaux le véritable chef du gang ! » Et de signaler que Paulo Leca et Berteaux sont d'ailleurs de vieux amis. Stupeur du public et de la Cour. Les accusés dans le box, eux, sont hilares. Arrive Berteaux, très calme, très sûr, très élégant : « Tout vient de ce que je n'ai pas assez estimé M. Valantin à ses propres yeux ! Or, M. Valantin est un incapable, un brouillon, un hurluberlu, un hanneton ! » Si Valantin le poursuit de sa haine, c'est parce que lui, Berteaux, a refusé de lui payer des notes de frais exagérées : elles étaient subitement passées de 30 000 à 125 000 F par mois. Valantin explose : « Si c'est ça, on va remuer de la merde ! » Berteaux, de plus en plus sûr de lui, en arrive à tracer un portrait très flatteur de son ami Leca, élargit son propos à une analyse sociologique du milieu : « Tous ces hommes ont un certain sens de l'honneur. Et croyez-moi, quand il n'y a plus d'honneur dans le milieu, il n'y en a plus nulle part dans le pays ! »
J'ai parlé du code de l'honneur et non de l'honnêteté
Explosion dans la salle. Le président : « Et avec ces raisonnements, vous étiez chef de la Police ? » Berteaux : « Oui, et alors ? J'ai parlé du code de l'honneur, non de l'honnêteté ». Nouvelle explosion. Vacarme. Le président : « Vos conceptions sont suffocantes ! Leca est un bandit, et c'est vous le directeur de la Sûreté nationale, qui venez le défendre ici ! Le milieu ? Je vais finir par me demander si vous n'en faites pas partie. » Tumulte général. Dans leur box, les accusés trépignent de joie, observe Frédéric Pottecher. Le président lève la séance : « Cette Cour d'assises a servi de vidange à une véritable poubelle ! » Applaudissements du public. Le lendemain, Berteaux est suspendu de ses fonctions par le ministre de l'Intérieur. Peu de temps après, en décembre 1953, il sera élu sénateur du Soudan (à l'époque colonie française) malgré les perpétuelles attaques de Valantin. Reste à prononcer un verdict : il sera finalement assez modéré : de cinq à dix ans de prison pour chacun. Et l'on sait ce que valent les durées des condamnations... En août 1960, Leca refait surface et demande à être jugé pour vol de bijoux de la Begum. Il passe en jugement le 17 novembre 1961 devant la Cour d'Aix-en-Provence. Plus personne ne se souvient vraiment de cette histoire... il écope de deux ans de prison. Or, il vient de purger dix-huit mois en préventive. Il doit rembourser une somme de 91 millions qu'il ne remboursera jamais. Car le truand meurt peu après le verdict. Quant à la Begum, elle vient de mourir très recemment. Elle avait survécu à l'Aga, à Ali Khan et à la flamboyante Rita Hayworth... Quel souvenir gardait-elle de ce 3 août 1949 ?











