Ken Livingstone, ténor de la « vieille gauche » du Parti travailliste, est le pire cauchemar de Tony Blair comme il avait été celui de Margaret Thatcher dans les années 80. L'ironie de l'histoire est que « Ken le rouge » doit précisément à Tony Blair cette incroyable résurrection politique. Ken Livingstone, 54 ans, végétait sur les bancs de la Chambre des communes, isolé au sein d'un Labour Party résolument centriste, quand Tony Blair a décidé d'offrir à Londres, pour la première fois, le droit d'élire directement son maire. L'ancien trublion des années 80 a immédiatement compris qu'il tenait là une chance unique de revenir sur le devant de la scène. Il a pris pour cela le risque de se faire expulser de son parti, en se présentant contre le poulain de Tony Blair, l'ancien ministre de la Santé Franck Dobson, intronisé par un vote d'investiture fort peu démocratique du Labour. L'histoire paraît se répéter : pour tout le pays, Ken Livingstone reste celui qui a tenu tête pendant cinq ans à Margaret Thatcher, comme chef d'un conseil municipal londonien (Greater London Council) transformé en machine de guerre politique, jusqu'à la dissolution de l'institution par la Dame de fer en 1986. Sans cravate ou en pull à col roulé, « Ken le rouge » accueillait le leader du Sinn Fein Gerry Adams, à une époque où le chef du bras politique de l'IRA était considéré avant tout comme un terroriste. L'ancien proche du leader trotskiste Ted Knight pourfendait la police de Londres pour son « racisme » et finançait des crèches pour les enfants des militants pacifistes («Babies against the Bomb»).
Guérilla avec le gouvernement ?
Les Londoniens gardent aussi en mémoire une politique sociale marquée par une baisse de 32 % du prix des transports publics. Mais Tony Blair a d'autres souvenirs : celui d'un parti travailliste déchiré par une surenchère gauchiste permanente, qui lui a valu d'être éloigné du pouvoir pendant 18 ans. Le Premier ministre est hanté à l'idée de voir Ken Livingstone, à peine élu, s'engager dans une guérilla sans fin avec le gouvernement. Une perspective tenue pour acquise par un ex-conseiller de M. Livingstone, Mark Goddard, qui a annoncé mardi sa démission en accusant son ancien patron d'être « fermement résolu à se battre contre le gouvernement». Cet ancien proche a repris à son compte les critiques les plus souvent entendues contre Ken Livingstone : un charmeur plein d'humour, un débatteur hors pair certes, mais aussi un homme « incontrôlable », « qui ne paraît s'intéresser qu'à lui-même». S'il a rasé sa fine moustache des années 80, M. Livingstone a montré au cours de la campagne qu'il ne reniait rien de ses convictions très à gauche. Il a déclaré par avance l'Organisation mondiale du commerce persona non grata à Londres, et il a affirmé que le système financier mondial avait fait davantage de victimes que Hitler.
Le député de Brent East (nord-ouest de Londres) a aussi donné un avant-goût des batailles à venir avec Tony Blair en clamant son hostilité au projet gouvernemental de privatisation partielle du métro londonien, et en prônant une adhésion de la Grande-Bretagne à l'euro, aux antipodes de l'extrême prudence du Premier ministre sur ce thème.
Ce divorcé sans enfant a fait toute sa carrière dans l'appareil du Labour Party, après une courte carrière d'enseignant. Sa seule passion connue, hormis la politique, est l'histoire naturelle, comme l'attestent les tritons et autres reptiles qu'il héberge amoureusement, à en croire la presse populaire. Une presse qui a, en vain, encouragé les électeurs à ne pas, comme l'écrivait The Mirror, « commettre la pire folie des temps modernes » en votant pour celui qui, selon The Express « est resté coincé dans les stratégies agitprop des années 80».











