Avec ses 15 000 visiteurs par jour, le Taj Mahal est l'un des sites les plus visités au monde. Il est à la fois un défi à l'architecture et un vertige de marbre et de mosaïques.
NI LES TOURS à vent, ni les jets d'eau, ni les deux cents fontaines ne parvenaient à apaiser l'immobile fournaise du fort d'Agra. Comme sous un arbre de braises, l'Inde du nord, en cette année 1665, s'effondrait sous les derniers ressacs d'un été caniculaire. Shâh Jâhan, le plus prestigieux des empereurs moghols, fin et cultivé, intelligent et brillant chef de guerre, dont le pouvoir quasi absolu s'était exercé sur plus de cent millions de sujets, avait été renversé par son fils depuis sept ans. Prisonnier dans le fort qu'il avait lui-même contribué à embellir, malade et grabataire, dans le silence et l'oubli, le prince moghol contemplait l'image que lui renvoyait le miroir incliné placé au-dessus de son lit. Ainsi, au travers de la fenêtre de marbre ajouré, saisissant de beauté, foudroyé par l'embrasement crépusculaire, le Taj Mahal lui apparut.
La dame du Taj
Construit à la mémoire de son épouse bien-aimée, miracle de l'esthétique, ce mausolée était à la fois l'oeuvre de sa vie et la cause de sa fin. L'histoire du Taj Mahal commence en 1631 comme un conte oriental, avec la mort en couche de la troisième épouse de Shâh Jâhan. L'empereur est accablé de chagrin. Les chroniqueurs rapportent que ses cheveux blanchirent en quelques jours. Il tombe dans une profonde mélancolie et bannit de la cour musiciens et danseurs.
Semblable à un Eden
Bientôt, son désespoir se résout en un gigantesque projet : construire un mausolée digne des sentiments que lui inspira Mumtaz. Le chantier s'ouvre en 1632. On ignore encore aujourd'hui qui est le maître d'oeuvre. A l'évidence, une réalisation collective : des maîtres-maçons de Bagdad, pour le dôme un maître de Lahore, pour les mosaïques des artisans locaux. S'il est une certitude, c'est que l'empereur supervisa lui-même les travaux. Shâh Jâhan fera écrire plus tard sur son propre tombeau : « Le bâtisseur de ces lieux n'aurait pas pu être de ce bas monde. Car, il est évident que le dessin lui en a été soufflé par le ciel. » Le résultat force l'admiration.
Un poème de marbre
Tel une pierre rare, le mausolée octogonal repose sur un socle de 95 mètres de côté et de 7 mètres de hauteur. Le dôme, représentation de la voûte céleste, est sans conteste le couronnement de l'édifice. Les quatre minarets élancés, séparés du corps central et figurant les orients, sont construits avec une légère orientation vers l'extérieur, afin d'épargner les bâtiments centraux en cas de secousses sismiques. L'entrée en abside est encadrée de versets calligraphiés du Coran ainsi que d'incrustations à motifs floraux. Les arches latérales, également décorées de fleurs et de végétaux, allègent l'édifice. A l'intérieur du mausolée, la maîtrise de la lumière met en évidence l'abondance de la décoration. Bas-reliefs et incrustations de pierres tendres. Sur la tombe de Mumtaz, tels une floraison de printemps, agates, saphirs, jaspes, lapis-lazuli et hématites sanguines se répartissent en arabesques. Les jardins s'étalent sur 17 hectares. Depuis le porche monumental de l'entrée méridionale, la perspective rectiligne de l'énorme plan d'eau dallé de grès reflète les silhouettes effilées de cyprès. Du bassin central en marbre rayonnent quatre canaux vers les points cardinaux. Bien des symboles rappellent l'idéalisation islamique du paradis.
Projets avortés
A la fin de sa vie, Aurengzeb permit à son père de reposer auprès de celle qu'il n'avait jamais pu oublier. Dans ce qui est conjonction de l'amour et du génie. Et lorsque de l'ombre frileuse où la pierre blanche est encore diaphane, aux premières étoiles, les couleurs de l'écrin de nacre sont en perpétuelles mouvances. Comme si la vie, la mort et la renaissance des êtres et des choses n'étaient qu'éternelle alternance.
PHOTOS D. SCHMITT











