

La
foire racontée par Pierre Dopff
Lhistoire de la
Foire aux Vins dAlsace pourrait presque se confondre
avec celle de Pierre Dopff. A quatre-vingts ans tout rond, le PDG
de la vieille maison de Riquewihr est intarissable sur les débuts de la plus grande
foire vinicole alsacienne. Avec néanmoins quelques regrets sur son évolution.
Grand gaillard de 80
ans, Pierre Dopff porte toujours aussi haut lamour du vin dAlsace et du
crémant en particulier. Son nom, comme celui des Lorentz, des Faller ou des Cattin, est
intimement attaché à lhistoire de la Foire de Colmar. Mais dabord, on doit
sa création surtout à une volonté politique et commerciale, aboutissement dune
longue maturation dun demi siècle.
Une longue maturation.
Pour réagir contre
linvasion des vins allemands en Alsace, après lannexion à lempire
germanique en 1871, le maire et ladministration de la Ville de Colmar ainsi que la
Chambre de commerce, ne cesseront de promouvoir les vins de la région. Une bourse aux
vins dAlsace est ouverte dès 1895. La même année, la Société des viticulteurs
alsaciens voit le jour. A partir de 1904, la Ville de Colmar a, à plusieurs reprises, le
projet de créer une foire, sans résultat immédiat. Après le retour de lAlsace à
la France à lissue de la Première Guerre Mondiale, lidée est reprise et
aboutit à la naissance dune Association de viticulteurs pour la défense et la
promotion du vin dAlsace.
Le mot dordre
est déjà à la qualité et à lorganisation de la commercialisation. «Cest
mon père qui a dailleurs eu lidée de commercialiser le vin en bouteille.
Jusque-là, on ne le trouvait quen fûts », précise à ce propos Pierre Dopff.
En 1927, toujours à
linitiative des autorités municipales et consulaires, une première foire est
organisée dans la salle des Catherinettes, essentiellement avec la participation de
viticulteurs des environs de Colmar. Elle ne dure quune seule journée mais elle
connaît un franc succès.

A la Libération, le maire Joseph Rey et le secrétaire
général de la Chambre de commerce et dindustrie
de Colmar, Georges Lasch, persévèrent. Ainsi débute la Foire de Colmar du 4 au 7 juin
1948, plus précisément la « Fête régionale des vins dAlsace », inaugurée par
Pierre Pflimlin, alors ministre de lAgriculture.
Le tournant des
concerts
A lépoque, il
faut bien en convenir, le vin dAlsace tout seul nattirait pas grand monde,
malgré les efforts de nos prédécesseurs », poursuit-il. Aussi, dès les débuts, les
organisateurs associent dautres activités économiques et, surtout, imaginent la
foire comme une véritable fête.
A côté des ventes de
vins dans la Halle aux Grains, le visiteur découvre une foire gastronomique dans la cour
des Catherinettes et du matériel agricole place de lAncien Hôpital. Un cortège de
chars décorés à la gloire du riesling ou du gewurztraminer constitue le clou des quatre
jours.
« Nous nétions quune douzaine dexposants et notre but était de gagner
en notoriété », souligne Pierre Dopff. Mais les ventes de vins restent malgré
tout modestes. A partir de 1951, les organisateurs privilégient la dégustation au verre.
Lannée suivante, une section darts ménagers est proposée au public. La
dimension commerciale de la foire se double dune ambition nettement touristique et
festive. La prestation de vedettes de la chanson est un tournant dans la vie de la foire
(cf. encadré). La mayonnaise prend enfin.
Du yéyé à la world-music
En 1957, un « Cabaret
colmarien » est chargé danimer les soirées de la Foire aux vins. La
programmation, essentiellement des artistes régionaux, est confiée à Johnny Stark,
futur découvreur de Mireille Mathieu. Les vedettes nationales
étaient alors connues essentiellement par la radio. Les tournées et les concerts en
province étaient des événements et dopaient les ventes de 45 tours. En 1958, Johnny
Stark frappe un grand coup : Luis Mariano, Dalida, et Jean Yanne passent à Colmar.
Chanteurs et amuseurs soffrent tous les ans à laffiche de la foire. A partir
de 1960, ce sont les années yéyé : Sylvie Vartan, bien sûr, Johnny plusieurs fois,
Eddy Mitchell mais aussi Tino Rossi, Charles Trenet, et
des étoiles montantes, Aznavour, Brel, Brassens, Barbara, Ferré. Impossible de les citer
tous.
Colmar devient un
phénomène estival et se transforme en véritable festival de musique. Un théâtre de
6.600 places est construit en 1968 sur le nouveau site. Le jazz y fait son apparition,
avec notamment Ray Charles et Dizzy Gillespie. Plus tard encore, ce seront les stars
internationales du rock et de la pop-music : Pink Floyd, Joan Baez... Plus près de nous,
Patricia Kaas, Zazie, Khaled et tant dautres. En 2000, le théâtre a été agrandi
à 10.000 places. |
Une dégustation
marginale
« Installée au
centre-ville, la foire était conviviale se souvient Pierre Dopff. Cétait
formidable, surtout avec les spectacles qui attiraient déjà beaucoup de monde », se
rappelle-t-il. Immanquablement comme tous les témoins de cette grande époque, un des
meilleurs souvenirs de Pierre Dopff est le tour de chant du tout jeune Johnny Hallyday en
1961. « Les gens étaient déchaînés ! Il y a presque eu une émeute. Les pompiers ont
dû arroser tout le monde pour calmer les esprits...» Pierre Dopff en rit encore !
La Foire de Colmar
devient une affaire sérieuse. Face au succès et au boom de la voiture, le centre-ville
est trop étroit. La foire déménage en 1968 dans un hall spécialement construit à
lentrée nord de Colmar. Malheureusement, en 1979, un incendie détruit 11.000 m2,
sans faire de victime. A la place, on construira trois halls plus petits.
Aujourdhui
encore, seuls les vins dAlsace ont droit de cité, mais leur dégustation devient
marginale au sein de lactivité de la foire. Les
activités à lorigine accessoires ont pris une place majeure, tout comme les
concerts (voir encadré). «On trouve de tout», regrette aujourdhui Pierre Dopff,
qui nest pas daccord pour ouvrir la foire à dautres appellations. « On
ne va pas tout de même pas leur faire un marche-pieds », conclue-t-il malicieusement !

Depuis les années daprès-guerre, la Foire de Colmar est un incontournable
rendez-vous pour les artistes les plus en vue du moment.
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