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TEMOIGNAGES

"La vie doit continuer"

"Mardi matin avait mal commencé... Mal dormi, arrivé en retard au bureau, et de mauvaise humeur... J'aurai dû rester chez moi... A 9h moins le quart, alors que je racontais des conneries au téléphone avec un client, apparaît sur mon écran Bloomberg un titre rouge sang: "plane crashes on world trade center"... Je lis la phrase à haute voix en même temps que mon client, incrédule. Je lève les yeux vers la télévision de la salle des marches, et je vois la tour en feu... Comme tout le monde à ce moment là, je crois à un accident, malgré un ciel dégagé et pas un pet' de vent...

"Je rappelle ma cliente, pas de réponse"

J'appelle tout de suite un client qui se situe dans la tour... pas de réponse... J'appelle une cliente dans la tour d'à coté... J'entends des cris, elle me dit qu'elle voit de la fumée partout autour et des gens qui sautent... Je lui dit de déguerpir... Je ne réalise pas encore la gravité de la situation... Un client français m'appelle, on fait des blagues genre "dans la série Régis est un con, Régis joue au pilote"... A ce moment survient la deuxième explosion, en direct... Je rappelle tout de suite ma cliente, pas de réponse... Elle était au 98eme étage... 48 heures après, elle n'a pas donné signe de vie à sa famille, à ses collègues survivants... C'était un amour, j'ai toujours trouvé ridicule qu'on n'entende que du bien des gens morts, mais en l'espèce, je l'adorais...
Arrive le moment de la psychose... On comprend qu'il s'agit d'un attentat terroriste après avoir vu le ralenti et l'avion... Je vais à la fenêtre, vois les deux tours en feu... Notre salle des marchés qui possède la seule TV de l'étage, est envahie. Personne ne parle pendant un moment... Jusqu'à ce que la première tour s'écroule... Là, tout s'accélère... On entend que le Pentagone est touché... Un client m'appelle pour annuler tous mes tickets en route, et m'apprend que huit avions ont été détournés... Seuls trois sont tombés...

"Geste absurde, j'achète une carte postale de NY, avant"

Panique... Je nous imagine tout en haut de notre tour, la plus haute de Midtown, cibles vivantes. Je décide de m'en aller au plus vite... devant l'ascenseur, j'ai une vue terrifiante: au sud, une seule des tours encore debout, entourée d'un nuage de fumée... au nord, Central Park, et nous scrutons le ciel à la recherche d'une bombe volante... Angoisse diffuse, une femme fond en larmes, une autre fait une crise de nerfs impossible a calmer... Les ascenseurs passent, ils sont blindés, l'attente est insoutenable... Les escaliers, c'est hors de question, trop long... Quand arrivent les ascenseur, les gens sont dignes, les femmes d'abord... Un très long quart d'heure plus tard, seul mon collègue Chris et moi attendons encore, livides...
Une fois dans la rue, passe le soulagement, la vue des visages hébétés est impressionnante... Tête en l'air à la recherche des avions détournés, en pleurs au téléphone, les yeux hallucinés... Je n'oublierai jamais ça. Le temps de se réfugier chez un ami, après avoir signalé à nos proches que nous sommes tous sains et saufs, retour sur la 5eme avenue... La deuxième tour vient de tomber sous nos yeux, et à la place des habituelles jumelles, un trou béant, entouré de fumée... Geste absurde, j'achète une carte postale de NY, avant... A la TV, les images permettent de réaliser l'horreur, dans la rue c'est la transhumance, dans nos têtes, comme la fin d'une époque...

"Tout le monde connaît quelqu'un qui travaillait la-bas"

Le soir, je traverse la ville pour rejoindre ma copine, et tout a changé: pas de voiture dans les rues, des gens qui marchent hagards, et un silence de mort... Les restaurants sont remplis mais personne n'ouvre la bouche. C'est l'état de siège, je me fais contrôler X fois... Une chape de plomb s'est installée sur la ville. Je dors mal.
La journée du mercredi est passée à prendre des nouvelles, et à en donner. La communauté financière se mobilise, des listes de survivants circulent... Il manque du monde à l'appel... Les gens ont des histoires plus horribles les unes que les autres à raconter, ça n'en finit pas... Le soir on se retrouve entre amis pour dîner, on plaisante, on essaie d'oublier, mais tout nous ramène aux événements... Faire des projets parait futile... Un ami me confie qu'il est arrive d'Israël il y a 2 ans pour échapper à ce genre de merde, et que maintenant qu'il s'est fait rattraper, il se demande où aller... Pendant le dîner, un autre appelle: son roommate qui bossait dans les tours n'est toujours pas réapparu... Tout le monde connaît quelqu'un qui travaillait la-bas, de près ou de loin... surtout de près...
Ce matin j'ai partagé un taxi avec quelqu'un qui partait s'enrôler dans les marines... Son oncle était pompier, il a disparu aussi... Quant je lui demande ce qu'il compte faire dans les marines, il me réponds: "tuer les arabes"... J'ai peur qu'après la tristesse, vienne la rage et la haine...
Les Américains veulent des coupables, certains veulent la guerre... J'aimerais oublier...
Je suis au bureau, comme tous les jours, la vie continue, elle doit continuer...

Julien, Trader français à Wall Street


"Celui qui a vécu à New York ce jour est New-Yorkais pour toujours."

9 h 10, c'est en arrivant à l'ONU pour prendre mes fonctions d'attaché  de presse que j'entends parlé de ce qui s'est passé au World Trade Center.
A un coin de rue, j'entends deux passants dans un café s'exclamer : "T'as vu ce qui s'est passé au World Trade Center, incroyable !". Les nouvelles courent déjà peu après 9 h. Un avion a percuté le World Trade à 8 h 48. Mais personne ne mesure l'étendu des dégâts. Il y a 50 ans déjà, un avion s'était accidentellement écrasé contre l'Empire State Building, sans faire vaciller la tour. Il n'y avait pas de raison pour que cet accident fasse plus de dégâts.
Avec quelques attachés de presse qui entamaient leur première journée à l'ONU, nous nous apprêtons, vers 9 h 45, à remplir les formalités pour les débuts de la 56e assemblée générale des Nations Unies, lorsqu'on nous avertit que nous risquons d'être évacués. On nous précise que cette mesure est en relation avec les deux avions. On parle alors de deux avions qui auraient percutés les deux tours du WTC. Nous commençons à douter de l'origine accidentelle de cette catastrophe. Mais l'acte criminel semble tellement inimaginable.

"L'écœurement est unanime."

L'évacuation est confirmée 5 minutes plus tard. On nous invite peu avant dix heures à rejoindre les sous-sols des Nations Unies, et d'y attendre des nouvelles de la sécurité. Là nous découvrons, grâce à des postes de télévision,
l'étendue du désastre. Les deux tours sont en feu et l'inquiétude se lit sur les visages lorsqu'on annonce qu'un autre avion s'est écrasé sur le Pentagone à Washington. L'attentat terroriste ne fait plus de doute. Une centaine de nationalités sont présentes dans le sous-sols. L'écœurement est unanime.
10 h 20, les nouvelles arrivent : la sécurité nous demandent d'évacuer le building des Nations Unies. Avec quelques attachés de presse, nous descendons de la 42e rue vers le sud en longeant la deuxième avenue.
10 h 35 : quand nous arrivons à la hauteur de la 35e rue, le signe du passage piéton est vert , un bus des transports publics nous prend la priorité, et lorsqu'il passe devant nous nous constatons qu'il est bondé de policiers, qui frappent contre les vitres en nous criant de libérer la route.
Nous devinons à leur excitation la gravité de la situation. D'ailleurs, ce bus est suivi de trois autres bus des transports publics de la ville de New York rempli de policiers. A partir de ce moment le ballet de bus, de voitures de policiers, d'ambulances, de voitures de pompiers ne va plus cesser durant des heures.
Il est 11 h 15 lorsque nous nous arrêtons à la hauteur de la 25e rue pour voir les premières images du drame à la télévision d'un pub irlandais. Les mines sont sombres, les larmes aux yeux ont remplacé les simples expressions d'inquiétude. Nous ne savons pas encore que les deux tours se sont écroulées respectivement à 10 heures et 10 heures 30.

"C'est comme la Tour Eiffel, la Cathédrale de Strasbourg..."

Nous sommes sous le choc en découvrant les images. C'est inimaginable, inconcevable. Le cerveau ne peut pas comprendre ce que les yeux voient. Les Twins sont indestructibles, irremplaçables. C'est comme la Tour Eiffel à Paris, les pyramides d'Egypte, la Cathédrale de Strasbourg..... C'est immortel.
Des témoins parlent de ce qu'ils ont vu et vécu. L'une raconte qu'elle est descendue à pied du 57e étage mais que ceux qui étaient au-dessus du 67ème, étage de l'impact, n'ont peut-être pas eu autant de chance. Plus tard nous apprendrons que des employés du 88e ont pu descendre aussi. Une filiale américaine du Crédit Agricole se trouvait au 92e. Le Maire Guliani arrivant sur les lieux très tôt voit de ses yeux des victimes se jeter du 60e étage pour échapper aux flammes. Pour des novices travaillant au gigantesque World Trade Center, il n'est pas évident de trouver la cage d'escalier. Et dans certains cas elles étaient obstruées.
11 h 30 : nous poursuivons notre marche vers le sud. La ville se vide peu à peu. L'accès à Manhattan est fermé et ceux qui n'habitent pas là sont invités à quitter Manhattan au plus vite. Les métros ne marchent plus. Petit à petit, on apprendra que la ligne "F" marche à nouveau pour permettre aux gens de quitter Manhattan pour se rendre à Brooklyn. Vers 14 h, les lignes 4,5,6 reprendrons du service, mais uniquement au nord de la 42e rue, en direction du Nord seulement.
Canal Street : depuis que les deux tours se sont écroulées, c'est la nouvelle ligne de front. Personne n'est autorisé à passer cette ligne de démarcation. Un touriste qui se fait photographier sur fond de "quartier financier des Twins" en fumée provoque la colère des policiers qui nous chassent désormais de la zone en criant "Go away, Go away from here, this is not a tourist attraction!!!". Ils se font violents, on les comprend. On apprendra plus tard que plusieurs centaines de leurs collègues pompiers et policiers sont morts sous les décombres. De Canal Street, à moins d'un kilomètre de l'impact nous ne voyons qu'un amas crachant une gigantesque fumée à l'image des vieilles locomotives à charbon du début du siècle.

"L'école de la solidarité au quotidien"

Plus loin sur Canal Street, un groupe s'est rassemblé autour d'un poste de radio pour écouter les dernières nouvelles. Asiatiques, juifs orthodoxes, noirs, blancs, assis ensemble, larmes aux yeux, souffrent en silence . Toute la société new-yorkaise, américaine est sous le choc. Le communautarisme américain c'est aussi ça. C'est l'école de la solidarité au quotidien, loin d´être le cloisonnement décrit par nos incorrigibles sociologues français empreints d'idéologie jacobino-parisienne, allergiques à toute forme de différence et pour lesquels toute revendication alsacienne, bretonne, ou autre se résumerait à un danger potentiel.
Le communautarisme c'est l'école de la solidarité au quotidien. Je n'oublierai jamais cette image de ce noir, ce chinois, ce juif orthodoxe arborant kappala et lockala, et d'une adolescente blonde coude à coude autour des nouvelles de la radio, larmes aux yeux. Ils sont photographiés par tous les passants. Leur photo j'en suis sûr fera le tour du monde.

Nous croiserons ainsi plusieurs rassemblements autour de radios. Au croisement des rues Spring et Broadway, une voiture stationnée les quatre vitres ouvertes laisse échapper de ces baffles les dernières évolutions. Une cinquantaine de personnes se tiennent debout autour de la voiture. Il est environ 13 h. Les hôpitaux font leurs premiers bilans. Le speaker annonce plus de 1000 morts, provoquant des réactions de douleur auprès des auditeurs. Un grand gaillard en costume trois pièces jette sa mallette par terre de rage en entendant le chiffre des victimes, d'autres pleurent.

"We're gonna fight back!"

Nous remontons Broadway presque déserte au sud de la 14e. Des magasins sont fermés, d'autres en train de le faire. Un homme souhaite entrer dans un magasin Radio Shack. Le manager, visiblement très affecté, lui fait signe, "c'est fermé". "Stand up men" (reprends toi mec), lui lance le client potentiel, "we are gonna fight back!" (nous nous vengerons).
Quelques mètres plus loin un couple d'adolescents impressionnés par l'immense valse de fumée qu'ils observent au loin. "Cela ressemble à une déclaration de guerre, non?" demande le jeune garçon à son amie, "Je ne sais pas, lui répond-elle, mais c'est un peu comme Pearl Harbor".
13 h 25 : on entend les premiers mirages F16 survoler Manhattan. Ce sont les premiers avions que nous voyons dans le ciel depuis la catastrophe. 10 minutes après le premier hélicoptère de la police. Contrairement à d'habitude, le ciel n'est pas infesté d'hélicoptères de chaînes de télévision avides de sensation. Tout survol de New York par un appareil civil est interdit. Les aéroports fermés, tout comme les frontières canadiennes, mexicaines, et même l'Etat de New York se trouve bouclé. Exceptés les habitants locaux, seuls la police, l'armée et le personnel hospitalier sollicité en renfort auprès du New Jersey voisin sont autorisés à pénétrer dans Manhattan.
Un peu plus loin une camionnette vient de stationner, portant un drapeau américain à chaque portière et un grand panneau sur l'arrière portant l'inscription manuscrite "It's time to fight back" (le temps est venu de se venger).
Ici, un infirmier colle un papier manuscrit signé URGENT sur les façades d'une banque Chase appelant les passants à donner leur sang d'urgence dans les hôpitaux les plus proches. D'autres affiches sont collées devant les entrées de bouches de métro.
Puis l'armée arrive en renfort, à la hauteur de la 27e rue, faisant la circulation - pour les rares véhicules qui sillonnent encore la ville - fusil mitrailleur à la main.
14 h : Semblant de retour à la normale. Les premiers métros sont annoncés, mais fonctionnant uniquement au nord de la 42e rue.

"Un véritable exode"

Finalement, je rejoins la 60e rue sur la seconde avenue dans l'espoir d'atteindre Roosevelt Island, mon domicile. Le Tramway ne fonctionne pas par mesure de sécurité. Je découvre quelque chose de surprenant qui ne s'est certainement jamais produit à New York. Je suis témoin d'un véritable exode.
A l'intersection de la 60e rue et de la 2e Avenue, des milliers de personnes, de façon ininterrompue, empruntent à pied le Queensborogh Bridge fermé à la circulation, pour quitter Manhattan. Ce cortège de piétons va durer des heures. New York se vide, les routes sont désertes. Les gens arrivent du Sud et du Nord de la 60e rue pour s'engouffrer dans les deux voies du Queensborogh Bridge qui ce matin encore permettaient aux véhicules venant du Queens d'entrer à Manhattan. Cet exode durera toute la journée. Certains traversent le pont en courant. La radio a évoqué des risques de voir des ponts piégés. Mais tout se passe dans le calme. Mais cette vision de milliers, peut-être dizaines de milliers de New-Yorkais traversant le Queensborogh à pied est édifiante. Après coup, cela fait penser aux images du célèbre marathon de New York. Mais c'est une autre atmosphère qui règne.
De retour sur l'île de Roosevelt, un détour par le seul bar du coin me permet d'apercevoir les dernières images sept heures après le premier impact. Autour du bar, un mot revient à la bouche des locaux : Pearl Harbor, mais en pire et..... l'appel à la vengeance! Mais aussi les critiques face à la défense aérienne du pays qui n'a su prévenir ces attentats.
Dans l'après-midi, le Président Bush vient confirmer que ceux qui ont fait cela seront punis comme ils le méritent. Comme le laisse entendre les discours unanimes d'officiels à la télévision, le peuple et le Congrès lui donneront les pleins pouvoirs pour agir. Et il est clair que l'on oubliera pour quelque temps les droits de l'homme quant il s'agira de recourir aux méthodes adéquates pour régler ces comptes là.
Il est 19 h, je réponds aux appels incessants de la radio, et vais donner mon sang à l'hôpital le plus proche. Là-bas, on rencontre des Américains mais aussi des immigrants russes, hispaniques, probablement clandestins, mais profondément américains. Celui qui a vécu à New York ce jour est New-Yorkais pour toujours.
22 h : les informations parlent désormais de milliers de morts, la moitié des 400 pompiers arrivés très tôt sur les lieux sont morts suite à l'effondrement des tours, et une centaine de policiers sont portés disparus.

23 h : communiqué du maire de Guliani, très courageux, demandant à la population sous le choc de ne pas faire d'amalgame de nationalité, de religion ou d'ethnie. On parle de plus en plus de Ben Laden. Le communautarisme américain c'est aussi ça. On sait faire la part des chose.

12 septembre 2001 : Day II

La presse se déchaîne. Le plus grand hebdomadaire américain The Voice titre  The Bastards! le Daily News titre lui sans appel It's War! (C'est la guerre). Le quotidien hispanique local Hoy titre Infamia! En ce qui me concerne, je suis persuadé que les auteurs ont choisi cette date du 11 septembre 2001 en référence à l'ouverture de la 56e Assemblée générale des Nations Unies qui devait voir arriver ce jour-là à New York les chefs ou représentants d'Etats de la quasi totalité des nations du monde.
C'était la journée idéale pour frapper et choquer l'opinion mondiale et surtout les représentants ou chefs d'Etat de tous les pays qui étaient présents à New York ce jour là.
Deuxième jour de rentrée à l'ONU. A l'approche des locaux, la densité de policiers présents sur place, la route barrée inaccessible aux voitures ne me dit rien qui vaille. J'approche de la grille d'entrée. Il est 9 h 30.
L'Onu est bouclée suite à une alerte à la bombe que la sécurité a pris très au sérieux. Les employés qui étaient déjà dans le building sont regroupés dans le sous-sol. Ils y resteront trois heures. Un service minimum est assuré avec la tenue du Conseil de Sécurité et l'ouverture déjà reportée la veille de la 56e Assemblée générale des Nations Unies. Retour à la case départ.

"Morn geht`s besser. Le pire est déjà arrivé."

Après deux jours de travail potentiel, j'aurai passé 50 minutes dans les locaux de l'ONU, dont 30 dans les sous-sols.
Début d'après midi. Les menaces d'attentats sont pris assez au sérieux pour boucler tout le quartier, ce qui rend le quartier de l'ONU inaccessible en véhicule. Des tireurs d'élite prennent place sur les toits des building autour du siège de l'ONU.
Comme on dit dans ma langue nationale, Morn geht`s besser. Le pire est déjà arrivé.
20 heures : Un autre bâtiment, le Liberty Plaza, imposant building de 54 étages, menace de s'écrouler. Des centaines de personnes font le tour des hôpitaux arborant des photos de proches dont ils n'ont plus eu de nouvelles depuis la catastrophe. On parle maintenant de milliers de morts, peut-être 10 000. 50 000 personnes étaient supposées être dans les différents bâtiments aujourd'hui détruits. C'est comme si tout Colmar avait été entièrement bombardée.

Thierry Kranzer
Attaché de presse francophone de l'ONU depuis le 11 septembre 2001


Ils témoignent

Noémie Balsano, née Terzian, Belfortaine habitant à New York.
"Nous sommes terriblement bouleversés, et nous ne vivons pas ce cauchemar à travers les images de la télévision, cette fois-ci, mais nos amis, nos voisins ont péri dans les tours. Nous avons hébergé un ami hier soir qui habitait dans le New Jersey et qui était dans la tour no. 2 avant qu’elle ne soit attaquée par le second avion., et qui a pu évacuer, comme beaucoup d’autres. Il a vu la première tour brûler, la seconde attaquée par l'avion, l'avion s'écraser sur la tour. Nos amis qui travaillaient downtown nous ont raconté l’horreur de voir les gens sauter par les fenêtres. Le nombre de morts se compte par milliers.
J’ai pris ma bicyclette hier après-midi, et suis descendue le long du Hudson, avec mon mari John, car il y a une piste cyclable. Nous avons pu passer la où il n'y avait aucune voiture. . Tout le bas de la ville était fermé , le West Side highway réservé aux centaines d’ambulances, de camions, police, pompiers, etc. sur des kilomètres , et cet immense nuage de fumée qui enveloppait tout le quartier financier. Immense. Opaque. Une vision apocalyptique sous un ciel merveilleusement bleu, des New-Yorkais avec leurs portables, leurs bicyclettes et leurs caméras. Irréel. Tu regardes la ville brûler, cette ville que j’aime avec passion, et là où les tours la dominaient, cet espace gigantesque. C’est ça la guerre au 21e siècle.
Soudainement, à 17h30 , nous avons vu des policiers courir dans toutes les directions, leurs voitures démarrer à une vitesse fulgurante. Nous avons deviné qu’il se passait autre chose, la fumée s’étant intensifiée. Quelques minutes après, nous avons su ce que c’était. Une tour de 47 étages s’était écroulée, voisine des Twins.
J’étais à l’école lorsque c’est arrivé, mon premier jour de classe. J'ai cinq classes par jour, étudiants du secondaire, de 12 à 16 ans.
Lorsque nous avons reçu les nouvelles, les tours et le Pentagone bombardés, les autres avions détournés avec d'autres destinations, ces bribes d'information qui nous parvenaient par Palm Pilots, computers et radio, un sentiment de terreur s’est emparé de nous. Je n'ai jamais ressenti cette peur. Les enfants pleuraient, beaucoup d’entre eux ont leurs parents qui travaillent dans Wall Street et dans les tours. Les réconforter et tout organiser dans l'école nous a redonné la force de continuer et la peur s'est atténuée.
J'ai immédiatement pense à ma sœur Françoise, qui emmène les groupes de touristes à l'observatoire des tours. J'ai essayé de l'appeler sur son portable, mais toutes les lignes étaient bloquées. Finalement, je lui ai enfin parlé . L'école a interdit à tout étudiant de sortir , et un déjeuner-pizza a été organisé dans le gymnaste. Peu a peu, les parents sont venus chercher leurs enfants. En fin d'après-midi, si les rapports sont exacts, aucun parent d'enfant n'avait péri dans cette école.
Aujourd'hui l'horreur continue, sous un ciel toujours aussi bleu. Le bruit des sirènes d'ambulances, incessant, les avions militaires, F16, qui passent au-dessus de notre immeuble, le déploiement des porte-avions qui entourent Manhattan, et les informations qui nous arrivent de partout, toujours la guerre, mais il faut fonctionner, car demain écoles, ponts et tunnels vont rouvrir. La vie quotidienne doit continuer.
Les écoles, la bourse, les sociétés dans le quartier financier, tout est fermé. Times Square est vide. Les matinées de théâtre annulées. La vie est suspendue. Les enfants s'écrivent des e-mails avec des messages de condoléances pour ceux qui ont perdu amis et parents, des messages de paix et leurs réflexions d'adolescents.
Et pourtant la vie dans mon quartier de l'Upper West Side est apparemment la même, avec les bruits familiers de l'immeuble ,le même personnel qui est là depuis 48 heures, car ceux qui vivent à Brooklyn ou ailleurs ne sont pas venus. Les ponts, les tunnels sont encore fermés, et la ville est paralysée. Le scénario des films d'Hollywood et des jeux vidéo sur la destruction de Manhattan est devenu réalité. Un camion bourre d'explosifs a été arrêté dans le New Jersey. Il se dirigeait en direction du George Washington bridge. La destruction des ponts et tunnels fait aussi partie de ce scénario.
On sait maintenant que cela pourrait recommencer, que l'inimaginable peut encore arriver. Mais nous avons la chance d'être en vie. Et nous allons reconstruire.
Les leaders américains devront changer leurs politiques. Ils se savaient menacés, mais pour la première fois, leur pays a été attaqué. Touché dans la tête et dans le cœur.
Nous sommes en deuil aujourd'hui, et nous n'oublierons jamais ce 11 septembre 2001."

Christian Roelling, interprète à l’ONU, est responsable de l’amicale des Alsaciens de New York. Il habite dans le Queens, sur l’île de Long Island, à l’est de Manhattan.
"J’étais sur le point de partir au bureau, mardi matin, quand les avions se sont crashés. J’ai vu les tours brûler depuis le bus. L’immeuble de l’ONU avait déjà été évacué quand je suis arrivé, mais je fais partie des services essentiels, donc j’ai pu entrer. C’est là que j’ai vu les images, sur CNN.
L’école de mon fils a été évacuée et il a pu se réfugier chez un copain. Je savais qu’il était sain et sauf, mais je n’ai pas pu lui parler avant le soir.
En ce moment, je contacte tous les membres du comité directeur de l’union alsacienne, et pour l’instant je n’ai que des bonnes nouvelles. J’ai pu parler à un Alsacien qui travaillait au WTC et qui a miraculeusement raté son train mardi matin; il a vu les tours s’effondrer depuis le New Jersey. Un ami proche a également échappé de justesse à la catastrophe, de même que la fille de notre vice-président, qui a réussi à fuir.
J’ai pu rassurer mon père à Strasbourg. Et malgré une grosse déprime, j’essaye de reprendre du poil de la bête, de retrouver un cours de vie plus ou moins normal, même si
la situation risque de ne pas s’améliorer pendant un bon moment."

Renée Roth-Hano a quitté Mulhouse il y a plus de trente ans pour s’installer à New York. Elle vit sur la 72e rue, au nord de Manhattan, près de Central Park, avec son mari américain John. Elle est romancière et enseigne à l’université de New York.
"J’étais allée voter, mardi matin pour la primaire des élections municipales. En revenant, j’ai entendu les gens autour de moi qui commençaient à parler de quelque chose
qui venait de se passer au World Trade Center. J’ai vécu la deuxième guerre quand j’étais enfant, et j’avais l’impression d’être dans une situation similaire.
Heureusement, aucun de mes proches n’était au WTC au moment de la catastrophe. La cousine d’une de mes collègues travaille dans une des tour, mais mardi matin elle était en retard, c’est un miracle qu’elle soit en vie."