Jeudi 7 janvier 1999

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Développements

Le Ballet du Rhin présentera "Dionysos- suite" de Maurice Béjart, ainsi que "Fébrile" d'Ivan Favier, les 15, 16, 19 et 20 janvier à 20 h et le 17 janvier à 15 h au théâtre de la Sinne à Mulhouse, ainsi que les 12, 13, 15 et 16 mars à 20 h et le 14 mars à 15 h à l'Opéra de Strasbourg.


Béjart, chorégraphe
du XXe siècle

Le Ballet du Rhin reprend "Dionysos suite" de Maurice Béjart. L'occasion d'une rencontre avec l'un des plus chorégraphes les plus marquants du XXe siècle.

Propos recueillis par
Dominique BANNWARTH

C'est à la Fondation Béjart à Lausanne, où les danseurs du Ballet du Rhin sont venus répéter "Dionysos suite", que nous avons rencontré Maurice Béjart. Après une séance en studio avec les futurs interprètes de son ballet, le chorégraphe s'est livré au jeu des questions.

Bertrand d'At, qui a été danseur au sein de votre compagnie, puis votre assistant, a choisi de remonter "Dionysos suite" avec le Ballet du Rhin qu'il dirige aujourd'hui. Comment abordez-vous la transmission de vos ballets?

Personnellement je crois uniquement à la transmission orale. Je ne crois pas dans la vidéo si quelqu'un n'a pas participé à la création. Notre époque a un peu oublié l'importance et la beauté de la transmission orale. Dans toute l'Asie, la musique est transmise par un maître. Dans les pays de l'Islam il y a encore des enfants qui apprennent ainsi le Coran par coeur. La transmission orale est plus fidèle que les fausses fidélités mécaniques. Bien sûr, la transmission va en s'affaiblissant, les choses se déforment mais c'est le lot de la vie humaine.

Cela pose aussi la question de ce qui restera d'un ballet, ce que l'Histoire de la danse retiendra...

Si les gens en ont besoin, ils le conserveront, sinon ils le laisseront tomber. Je n'ai pas besoin, je n'ai même pas songé à une gloire post-mortem. Ça ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est former des danseurs.

Justement, des chorégraphes comme Maguy Marin, Anne Teresa de Keersmaeker ou Dominique Bagouet ont été vos élèves. Les considérez-vous comme vos héritiers?

Ils sont héritiers dans la mesure où ils sont eux mêmes. Je pense qu'il faut faire attention entre les héritiers et les épigones. Les vrais héritiers sont ceux qui font leur chemin, même si ce chemin, apparemment, n'a pas de rapport avec moi.

Un ballet doit-il raconter une histoire?

Il y a des ballets non figuratifs, mais il y a des ballets qui vous donnent des éléments. Le ballet c'est un "do it yourself". Il vous donne des images, des sensations et puis chacun fait son histoire. Le ballet donne des bouffées d'idées, d'émotions.

Le danseur trouve le sentiment par la technique. Exactement comme le yoga . Le yoga par un travail sur le corps vous fait la pensée. Il y a la moitié de mes ballets qui sont littéraires et la moitié qui ne le sont pas.

"LE CORPS EST PENSANT"

Vous êtes sensible à une certaine inspiration philosophique...

Je crois que dans un mouvement de bras il y a une philosophie. Le corps est pensant. Nietsche dit que, quand Zarathoustra danse, son esprit est dans le bout de son orteil. Ça veut dire que l'esprit, ce n'est pas uniquement le cortex cérébral, c'est le corps entier. Le corps du danseur est parfois plus intelligent que le corps d'une dactylo.

Une oeuvre est-elle jamais finie? Ou un créateur travaille-t-il toujours à la même pièce inachevée?

Il y a des oeuvres que, chaque fois que je les reprends, je les remodèle, je les retouche. Il y a des oeuvres que j'ai fait très vite et où je n'ai jamais rien changé, comme Le Boléro ou le Sacre du Printemps. Comme les oeuvres ont leur vie propre, je ne peux parler de moi par rapport à mes oeuvres, je peux parler de moi par rapport à telle oeuvre. Il n'y a pas deux oeuvres qui évoluent pareil.

Il y a malgré tout un style Béjart...

Les deux choses sont conjointes, dans le sens que, si vous écoutez de la musique de Mozart, dans deux mesures vous savez que c'est Mozart. Ça veut dire qu'il a une façon de faire, d 'écrire qui fait que c'est du Mozart. Et en même temps, tel concerto pour piano n'a pas de rapport avec Don Giovanni et ainsi de suite.

Donc, c'est vrai que d'un côté, moi quand je vois des ballets dont je ne me souviens pas, quelqu'un les a appris et me les montre, au bout de deux secondes, deux mouvements, je sais que ce n'est pas un mouvement de moi, parce qu'il y a une façon de décrire, de conjuguer les mouvements.

Et en même temps, on avance dans une recherche qui est constante. On avance, on avance, on avance. Mais en me regardant dans la glace le matin, j'ai toujours la même gueule, sauf que j'ai vieilli un petit peu, mais c'est la même gueule. Donc il ne faut pas espérer que mes oeuvres seront une fois du Balanchine, la fois d'après du Cunningham et la fois d'après du Pina Bausch. Mes oeuvres sont mes oeuvres à moi, avec mon style, ma façon de concevoir l'espace et le danseur.

Donc il y a à la fois une constante qui fait qu'on est toujours le même et puis il y a un changement parce que le changement est donné par le sujet, la musique et surtout par l'interprète. Si je règle un ballet pour Sylvie Guillem, il n'a rien à voir avec un ballet que je règlerai pour tels autre danseur ou danseuse.

"QUAND IL N'Y A PAS D'ARTISANAT,
C'EST TRÈS GRAVE"

Bejart3.jpg (5729 octets)

Quel regard portez-vous sur la danse d'aujourd'hui?

Il y a de tout. Je ne peux pas juger LA danse. Il y a différents mouvements, je crois que la danse est en ce moment assez en expansion et c'est normal qu'un art en expansion ait le meilleur et le pire et des dérives soit fantastiques, soit déplorables. Cela ne remet pas la danse en cause.

Je pense que pour moi la notion de métier et de travail bien fait est très importante. Ce qui est déplorable, ce sont les gens qui n'ont pas l'artisanat au départ et qui, par un coup de pot, font une oeuvre fantastique - parce que tout le monde peut un jour faire une oeuvre fantastique - mais n'ayant pas le métier, après, ils font descendre le niveau de l'art.

Un grand peintre qui avait travaillé pendant vingt ans, prend une toile blanche, il fait un trait et c'est extraordinaire. Et puis n'importe quel bonhomme dit moi je peux en faire autant, il prend une toile blanche, il fait un trait... et c'est rien du tout! Ça veut dire que tant qu'il y a l'artisanat derrière, il se passe quelque chose. Quand il n'y a plus l'artisanat, c'est très grave.

"TOUTE RUPTURE EST NÉFASTE"

Votre arrivée sur la scène artistique a marqué l'évolution de la danse. Peut-on parler de rupture?

Je considère que ce n'est pas une rupture, c'est une continuité. Ma formation m'a été faite par deux personnes: par cet élève de Marius Petipa avec qui j'ai travaillé pendant un an et demi à Londres, dans le strict ballet classique; et par Birgit Cullberg, chez qui j'ai dansé pendant plus d'un an et qui a créé sur moi trois ballets, dont Medea.

Et à partir de là, j'ai cherché à continuer ce qui était la danse classique que j'avais apprise, et à continuer différentes approches de l'art contemporain que j'ai découvert grâce à des musiciens comme Pierre Henry, grâce à des architectes comme Bojanski. La tradition, ça veut dire le fleuve. Le fleuve c'est aussi stupide de l'arrêter par un barrage que nier que ce qui est à l'arrivée, vient de la source. Toute rupture est néfaste. Ça c'est pas moi qui l'ai écrit, c'est un grand homme politique qui a dit que la révolution a toujours entraîné la dictature. Alors j'aime mieux une évolution...

Béjart, c'est presque devenu un mythe. C'est du moins un nom connu du grand public.

Oui, ça c'est assez amusant. Combien de gens n'ont jamais vu de tableau de Picasso et connaissent le nom de Picasso. J'aime assez les moments où on dépasse le public de son art. Dans le sens où on est connu des danseurs, des balletomanes, des critiques de danse, des systèmes d'intelligentsia, et puis on est connu d'un chauffeur de taxi, de la boulangère, de la brave dame qui vend les champignons au marché. Moi, ça me donne une santé parce qu'on a des contacts vrais avec les gens.

Quelle est la fonction du créateur dans la société?

Moi ma fonction, elle n'a pas changé depuis 45 ans. Je crois que je suis un exemple unique parce que j'ai créé ma première compagnie en 1954, à Paris. On a vécu jusqu'en 60, sans subventions aucune, à faire des dettes et en crevant de faim. En 60, je suis allé à Bruxelles, et là je suis venu à Lausanne, mais je n'ai pas eu de rupture. J'ai eu pendant 45 ans une compagnie.

Je n'ai pas de mission moi. Ma mission, c'est de faire mon travail bien chaque matin. Je ne me vois ni missionnaire, ni prophète. Je suis un artisan. Je fais un travail exactement comme le boulanger qui cherche à faire du bon pain, un travail d'artisanat qui se perd parfois de nos jours, pas que dans la danse. Un monde du travail bien fait, cousu main.

Les pièces je les nourris avec un amour fou, je vis des histoires d'amour folle avec chaque pièce. Et c'est histoire d'amour, je ne dis pas qu'elle s'arrête, mais elle se transforme de façon abrupte le jour de la première. Lorsque je vois la pièce dans la salle avec le public, je la vois exactement comme la pièce qu'aurait fait Bertrand (d'At), qu'aurait fait Maguy Marin ou un tel, je vois la pièce et je dis: là il s'est planté, là il a raté cette entrée, là c'est pas bien, là c'est fantastique. Et parfois je la modifie, parfois je la jette. Je la vois sans aucune sentimentalité. Et quand c'est pas bon, c'est pas bon.

C'est pour ça qu'on a fait des ballets que j'ai retiré très vite du répertoire et puis des ballets que j'ai beaucoup retravaillé pour les refaire et puis des ballets que je n'ai pas touché comme le Boléro ou la Flûte enchantée.

Que diriez-vous à un jeune chorégraphe qui voudrait se lancer?

Je ne peux pas apprendre à être chorégraphe. Je peux donner des éléments à un chorégraphe, de même qu'un écrivain plus il a de vocabulaire, plus il a d'images, plus il de techniques d'écritures, et plus il a des mots à son service, plus il fait des livres intéressants. S'il a quelque chose à dire. Là c'est pareil, s'il n'a pas quelque chose à dire, je lui dirai, travaille ta technique de mouvement dans tel sens, exactement comme je le dirai à un danseur.

Il y a des grands chorégraphes, comme Balanchine qui n'a jamais été un grand danseur; par contre il y a des grands danseurs qui ont essayé de faire des chorégraphies qui étaient lamentables. Mais il faut quand même avoir l'artisanat; Balanchine on voit qu'il a fait la barre, qu'il s'est mis en cinquième position, on voit qu'il a tenu une fille à bout de bras, on voit qu'il a fait ça. Donc pour être chorégraphe: danse et puis on verra!

Il y a des gens, de plus en plus dans l'art, qui n'ont rien à dire. Le public le voit, personne ne s'y trompe. C'est pas vilain, c'est pas mauvais, mais ça ne vous apporte rien, ça ne vous boulverse pas, vous n'êtes ni furieux, ni heureux.

J'aime pas la peinture de Rubens, mais je me rends compte que Rubens est un grand peintre. On peut ne pas aimer les chorégraphies de certaines personnes et leur dire ce sont des grands chorégraphes. Et les gens, très souvent, n'arrivent pas à faire ce jugement, et même les critiques, parce qu'ils jugent d'après ce qu'ils aiment. Il ne faut pas juger d'après ce qu'on aime, il faut voir qu'on ne peut aimer mais que ça a une réelle valeur.

Quels sont vos étonnements dans la création contemporaine?

J'en ai constamment. Dans ma vie, l'art qui m'a le plus dirigé, influencé, appris, c'est - après la musique - le cinéma. J'ai été bouleversé par beaucoup de films, par beaucoup de créateurs. Mais je suis peut-être déphasé, ou le cinéma est un peu déphasé, mais le cinéma me fait moins d'effet que du temps de Godard et de Fellini, ou Pasolini.

Comment voyez-vous l'avenir de la danse?

Ah, je ne suis pas madame soleil! Les spectacles de danse, dans beaucoup d'endroits font le plein, il y a beaucoup de troupes qui sont créées. Il y a une vitalité de la danse et je crois qu'elle est saine parce qu'il y a le meilleur et le pire. C'est important de savoir cela: aux grandes époques d'un art, il y a le meilleur et le pire.

Elle durera si les chorégraphes et les danseurs comprennent le sens de l'union entre les techniques, les styles.

CELUI PAR QUI LA DANSE
EST DEVENUE POPULAIRE

Vous êtes celui par lequel la danse est devenue populaire.

Ça oui, je n'ai aucune pudeur à le dire, parce que c'est vrai. Je suis le premier à avoir quitté les opéras et joué dans des cirques, des palais des sports, en Belgique la première année on avait loué des chapiteaux et on allait dans les villages. On a été dans des salles de judo, on a été en plein air dans des lieux où le ballet n'allait jamais, je suis le premier à avoir danser en Avignon, donc il y a eu une ouverture et c'est vrai que c'est moi qui l'ai faite.

Quel sens attribuez-vous à l'adjectif populaire?

Ça veut dire connu du peuple dans le sens du mot que le peuple c'est aussi bien les ouvriers que les bourgeois, aussi bien les bourgeois que les nobles, aussi bien les religieux que les athées, aussi bien les gens de 8 ans que les gens de 80 ans. Quand on dit le peuple français on met ensemble toutes les classes sociales, tous les partis politiques réunis. Donc populaire, c'est une espèce d'union. C'est pour ça que j'ai toujours refusé d'aller jouer dans les usines "pour les ouvriers".

La dimension spirituelle occupe une place importante dans votre itinéraire.

Le phénomène religieux est le plus important de ma vie. Tout le reste, c'est accessoire. Mais il entraîne aussi des milliers d'équivoques car il a été souvent récupéré par les politiques. Il faut que la religion soit une liberté de vie.

Et Dieu?

C'est pas une personne. J'aime mieux les Chinois qui disent "cela".

Avez-vous des regrets?

Non. C'est pas une marque d'orgueil, c'est un sentiment que je n'ai jamais eu. Je n'ai jamais rien regretté. Je regrette des êtres, mais là c'est l'amour, c'est pas pareil...


Sur le Web

  • Autre compagnie, autre chorégraphe: Maguy Marin, à La Filature à Mulhouse les 21, 22 et 23 janvier pour trois créations
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